« Défendre l’intégrité des oeuvres de l’esprit », par Dominique DAGUET

Rédigé le Jeudi 10 Mars 2016 à 16:47 | Lu 149 fois


Cet article a été écrit en octobre 2010 il aborde un sujet toujours d'actualité, c'est pourquoi je l'ai ressorti de son caveau : le droit moral des auteurs doit être protégé coûte que coûte.


Lettre à propos du droit moral d’un auteur (écrite je ne sais plus à quelle dame ayant protesté contre une oeuvre d’Eschyle qu’elle avait estimée trahit par le metteur en scène Monsieur Olivier Py)

« Défendre l’intégrité des oeuvres de l’esprit », par Dominique DAGUET


Madame,

Votre article sur la trilogie d’Eschyle, dont je partage pleinement l’indignation, pourrait être complété par une obligation en matière de droit intellectuel que l’on a, semble-t-il, totalement oubliée ou laissée de côté, alors qu’elle n’a jamais été abrogée pour la raison simple qu’on ne le peut pas : le droit moral sur une œuvre ne s’éteint jamais.

Qu’est-ce que ce droit moral ? Un auteur ne saurait voir son œuvre modifiée par un autre : pas plus matériellement qu’intellectuellement et spirituellement. Son texte (ou son tableau s'il s'agit d'un peintre) doit être respecté à la lettre près comme à la nuance près.


 

« Défendre l’intégrité des oeuvres de l’esprit », par Dominique DAGUET
Les maisons d’édition qui publient l’œuvre complète de tel ou tel auteur ancien veille scrupuleusement – en général – à établir précisément l’exactitude de chaque phrase de l’ouvrage. Quand on a restauré le «.Jugement dernier » de Michel Ange au Vatican, les spécialistes de la restauration ont recherché les tonalités exactes des couleurs employées par le créateur de cette œuvre, au point que tout le monde a été surpris du résultat, inattendu mais des plus intéressants. 

Quand un faussaire livre sur le marché des tableaux signés du nom d’un artiste célèbre – mais le mal serait aussi manifeste s’il s’agissait d’un artiste méconnu – on le trouve répréhensible le plus souvent parce qu’on suspecte un préjudice financier alors que le préjudice est avant tout moral. Pourquoi ? Parce qu’on ne retrouvera pas dans ce tableau, entre autres éléments, la direction privilégié de son coup de pinceau, qui est l’une des composantes essentielles de sa manière. ET le faussaire ne pourra que falsifier également ce qui est l’esprit même du peintre.

 

« Défendre l’intégrité des oeuvres de l’esprit », par Dominique DAGUET
L’Etat français devrait – ce qu’il se garde bien en général de considérer – se savoir obligé de courir au secours des auteurs français mis à mal par l’un ou l’autre de nos contemporains, notamment en des lieux qui relèvent de son autorité – ainsi le Théâtre de l’Odéon –, alors qu’aucun ayant droit ne saurait aujourd’hui faire respecter l’intégrité de l’œuvre de son ancêtre pour la raison simple que cet ayant-droit n’existe plus. 

Ce « devoir » respecté conduirait naturellement cet Etat à intenter une action en faveur de telle œuvre qu’une interprétation imbécile, aventurée et/ou scandaleuse déformerait ou même trahirait.

 

« Défendre l’intégrité des oeuvres de l’esprit », par Dominique DAGUET
Dans le cas d’Eschyle que vous nous présentez, notre Ministre de la Culture se devait d’avertir ou de mettre en garde le metteur en scène, ici Monsieur Olivier Py – rétribué par notre Etat, c’est-à-dire par nous, et nous faisant ainsi endosser une atteinte à l’œuvre d’Eschyle, ce qui n’est pas rien, se servant indûment de cette œuvre-là pour s’exprimer lui ! Il outrepasse son droit personnel en usant d’une œuvre dont il n’est pas l’auteur, pour dire quelle est « sa » vision du monde, de l’homme etc. : il avait parfaite licence de décrire son monde à lui, vaste ou non, intéressant ou non, en rédigeant un texte personnel qu’il aurait signé et qui aurait alors bénéficié du même droit moral dont j’ai parlé. Il est vrai que, n’ayant pas la réputation d’Eschyle, son œuvre aurait risqué de sombrer dans l’indifférence…

De plus, et ce n’est pas à négliger, ce même ministre se devait d’avertir son alter ego grec que l’on avait, ici en France, osé mettre plus ou moins à sac une œuvre appartenant au patrimoine grec avant d’appartenir au patrimoine universel : serait revenu à cet alter ego l’obligation de prendre les mesures appropriées, notamment judiciaires, qui se seraient traduites d’abord par l’expression de l’indignation éprouvée par le ministre et l’ensemble des amoureux de l’œuvre, ensuite, plus prosaïquement et in fine, par des amendes réclamées à l’Etat français, autorité qui cautionne le metteur en scène. L’Etat français serait alors fondé à se retourner vers le vrai coupable.


Si notre Ministre ne fait rien, une association à caractère culturel et à dimension nationale devrait être autorisée à prendre le relais comme on voit, à propos du français, des associations – Avenir de la langue française par exemple, ou Défense de la langue française et Droit de choisir – attaquer en justice les malfaiteurs qui la traînent dans la boue ou la détruisent. 

J’éprouve, quant à moi, une surprise indignée que ce genre de possibilité n’ait pas encore été dévolue à un organisme, officiel ou non, en vue de défendre cet intérêt moral auquel, personnellement et en tant qu’écrivain, je tiens plus qu’à tout.


Bien entendu et naturellement, appuyé par un grand nombre d’amis personnels et politiques qui rempliraient notre petit monde d’un vacarme d’autant plus effrayant qu’il ne serait pas fondé en droit, Monsieur Olivier Py protesterait si l'on en venait enfin à lui opposer ce droit moral, l’un des fondements le plus nécessaire du droit d’auteur, prétextant alors qu’on lui dénierait « son droit personnel à s’exprimer librement » : il pourrait en effet l’alléguer dans la mesure où se droit s’exercerait dans une sphère strictement privée, sans aucune aide de l’Etat, c’est-à-dire un livre, une réunion entre amis etc.. Un théâtre privé ? Il relèverait lui aussi, en tant qu’organisme déclaré, d’une possible interpellation. 
 

Le distinguo en cette matière entre privé et public mériterait, il est vrai, une définition légale précise et suffisamment claire en même temps que suffisamment restrictive en faveur des auteurs plutôt qu’en faveur des interprètes qui, subodorant que leurs idées passent mieux sous le masque d’une célébrité, se jettent sur elle pour la dépouiller comme les brigands d’autrefois, sous le couvert d’une « forêt profonde », se jetaient sur des passants, s’emparant de biens qui ne devaient rien à leurs capacités et à leur travail.

Il ne s’agit donc pas de dénier à ce monsieur le droit de penser comme d’exprimer cette pensée : mais par un écrit personnel, non en laissant entendre par sa mise en scène qu’Eschyle avait en vue ce qu’il fait apparaître de dévoyé sur la scène de l’Odéon. Car ce qui est ainsi montré se trouve situé aux antipodes de l’esprit de l’œuvre qu’il ne sert pas mais dont il se sert : il faut qu’il en paye le prix ! 

Si encore il avait indiqué clairement qu’il ne s’agissait que d’une pièce nouvelle écrite de sa main en s’inspirant seulement de l’œuvre du vieux Grec afin d’aller dans une ou des directions opposées à ce que cette œuvre ancienne laisse clairement percevoir, le travail de Monsieur Olivier Py serait parfaitement justifié : mais ce qui est aujourd’hui infligé aux spectateurs sur la scène odéonesque est absolument injustifiable et présente tous les caractères d’une imposture intellectuelle autant qu’idéologique.

 

Certes, l’on découvrira aisément parmi ces spectateurs quelques personnes toutes prêtes à donner raison au metteur en scène plutôt qu’à Eschyle : il est vrai que l’inculture galope vite aujourd’hui et que, ne sachant pas ce que dit Eschyle dans son Théâtre, on pourra croire l’avoir découvert à l’Odéon. Mais il s’agit ici de défendre un droit inaliénable et personnel, rien d’autre, un droit qui s’oppose, apparemment, à la liberté d’expression, mais il faut enfin que l’on admette que cette liberté s’arrête sur le seuil de l’auteur, se métamorphosant en une nouvelle liberté, la seule possible, celle de servir. 

De plus, il convient de respecter la liberté d’Eschyle, qui ne s’éteint pas du fait qu’il soit mort puisqu’il survit en son œuvre. Il ne revient à personne de travestir cette œuvre et de lui faire signifier ce qu’elle ne signifie pas. 

Certes, aucun auteur ne peut se rendre compte, si son œuvre est vaste, de l’ensemble de ses significations : mais on peut affirmer qu’existe une grande différence entre la découverte d’une variation inconnue mais respectueuse de « l’esprit » de l’auteur, des plus reconnaissable même en ses ombres et secrets.


En vous remerciant d’avoir ainsi témoigné si utilement etc..

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