« LE SIZIEME POEME » et « LE DIRE du POEME » : textes d'un auteur inconnu

Rédigé le Mercredi 13 Septembre 2017 à 18:07 | Lu 29 fois



SIXIEME POEME

Pas de bien , pas de mal
Car les mots sont abolis
Lorsque tu surgis
Aux frontières changeantes
De la terre duelle
Arbre qui appelle
Pour l'union intemporelle
Du tronc et du crayon.
 
Pas de bien, pas de mal,
Que le brouillard m'avale.
Que l'oiseau chanteur ensorcelle
Mes yeux descripteurs,
Éteigne les savantes étincelles
Qui font les dessins menteurs.
 
Le trait seul sait
Dans les profondeurs
Du blanc fascinant
Conduire la main vers
Le feuillage vert,
La cerise belle
Plus réelle que celle
Autour de laquelle
Dansent les abeilles.
 

LE DIRE DU SIXIEME POEME : La beauté, autre nom de la création

                   
Les mots qui, à froid, semblent nous décrire la réalité, en fait  s’interposent entre elle et nous, nous séparent des choses en les nommant, les décrivant. Ils sont « abolis »   quand l'arbre « surgit  aux “frontières changeantes de la terre duelle", à la fois  certaine  et  incertaine. “Frontières changeantes !  Où fini la définition quand il n’y a plus de mots ? Comment  concevoir cet arbre sans nom qui “surgit” ?  Le dessinateur  se trouve devant un surgissement indicible qui appelle pour une union “intemporelle”, seule voie pour échapper à l’incertitude  de la “terre duelle”,  incertitude sur la véracité du lieu où l’on se trouve et du temps qui le mesure.  Cet état instable rend donc le séjour  terrestre incertain  et nous projette dans une intemporalité où devient possible  “l’union du tronc et du crayon”, c’est-à-dire une relation bien étrange.    
 
Cette union remplace le mot, le nom. Quand le nom n’est plus là pour désigner l’arbre, sommes nous encore en face d’un arbre ?  Sur quelle base fonder notre relation avec un monde qui à la fois est et n’est pas ? Soit, le  nom posait  entre l’arbre et nous une distance qui nous empêchait de l’atteindre mais bien que  nous en séparant, il le maintenait dans le champ de nos évidences. Sans lui nous reste  une « fusion » dans laquelle nous nous perdons de vue comme sujet en ayant perdu de vue l’objet.  C’est pourquoi l’appel de l’arbre  pour une union “intemporelle du tronc et du crayon”  résonne comme un appel au secours d’un homme  qui se dissout  dans l’indifférencié. 
 
 

L'arbre est maintenant immédiat mais une chose immédiate,  innomée, n'illustre plus l'événement, elle est l'événement lui-même  dans tout ce qu’il a d’insaisissable, d’impensable.  Cet appel  de l’arbre dans un monde sans mot est un cri  pour que soit trouvé un autre terrain pour vivre  une réalité innomée  dans laquelle peuvent  s’unir  le « tronc et le crayon ».  Le dessin devient alors  un lieu de salut qui permettra de désamorcer  l’angoissante incertitude d’un ici bas qui se dérobe devant la description. Cependant comment comprendre ce qui est appelé « l’union du tronc et du crayon ? » 
 
On n'a pas à lutter dans ce poème, contrairement à d’autres, avec une réalité figée qui s'obstinerait à être là. Au contraire, d’entrée de jeu on rencontre un arbre  qui surgit sur une terre incertaine, tantôt réelle, tantôt imaginaire. A ce compte là, le jardin vaut une feuille de papier puisque entre elle et lui on ne saurait dire lequel est le  réel.   C’est donc sur cette dernière, aussi réelle ou aussi irréelle que la terre duelle, que peut s’opérer vraisemblablement, par le dessin, l’union entre tronc et crayon. Mais pour emprunter cette voie il ne suffit pas d’avoir aboli la différence entre une feuille à dessin et un jardin il faut que le dessinateur ait franchit   un autre pas : « que le brouillard m’avale » s’écrie-t-il. Répétant encore une fois : « pas de bien pas de mal », il souhaite disparaître dans les  brumes où sont dissoutes les notions de  vérité et d’erreur que l’on distingue dans la clarté.  
 

Image du photographe Dominique DAGUET -  A Noirmoutiers en juillet  2017
Image du photographe Dominique DAGUET - A Noirmoutiers en juillet 2017
Être avalé par le sans limite,  voir sans décrire,  sans chercher à s'emparer de ce que l‘on voit, sans  conceptualiser  ce que l’on regarde  n’est pas suffisant. Il faut aller plus loin, se laisser emporter, captiver, charmer par un état particulier : « que l’oiseau chanteur ensorcelle mes yeux descripteurs ». Non seulement la description verbale est  bannie, avec celle  des yeux  observant les détails notables, ce qui pourrait amener le dessinateur à analyser ce qu’il voit pour le transcrire  selon ses propres idées et,  usant de sa science, en  faire un  « dessin menteur », mais il faut être ensorcelé  par un oiseau.
 
Ici semble pointer  une contradiction, au moins en apparence : il est écrit : « pas de bien, pas de mal ». Voici qu’est évoqué un « dessin menteur ». Quand le dessinateur est avalé par le brouillard, ensorcelé par l’oiseau, il dirait que renaît  une notion de vérité et de mensonge pour ce dessinateur.  Cette vérité là n’est pas celle du jardin dont pourrait témoigner un dessin réduit à sa fidélité au modèle.  Elle se trouve ailleurs : dans « les profondeurs du blanc fascinant. »
 
 

Sa rencontre repose sur l’ensorcellement des yeux qui, en nous faisant basculer  dans les profondeurs de l’indifférencié, nous arrachera aux descriptions, les reniera. Cela rappelle le cri de Rimbaud dans « une saison en enfer » : « Nous ne sommes plus au monde ! ». Où sommes nous alors ? Hors du relatif, des descriptions qui en opposant ceci à cela créent des étincelles savantes. Nous sommes dans le blanc,  dans une dimension  de pure absence où le mensonge n’est plus possible puisque le vrai n’a plus de sens. Là peut se produire l’union intemporelle du tronc et du crayon dont le trait sera le témoin, seul témoin car il peut, imprégné par le chant de l’oiseau, atteindre  dans  les profondeurs « du blanc fascinant » un espace sans espace, auquel on accède par lui  seulement.  Trait salvateur, il ne sert plus à ce que l'on  nomme d'habitude : « dessiner », c’est à dire raconter, mais à réaliser, dans l’intemporel l’appel  de l’arbre : « ’union du tronc et du crayon » qui  permettra à ce tronc  d’apparaître sur le papier,  d’échapper à l’incertitude de  la terre.  Ce trait là, cet explorateur du blanc  sauve le cerisier du péril d’être nommé car il peut atteindre  dans l’immaculé et donner présence à  un arbre sans nom, sans terre. Pourtant réel.  Le trait menteur en revanche serait celui qui, sourd au chant de l’oiseau, serait soumis  à la terre duelle, à ses moments ajoutés, sans présence de l’arbre, essayant seulement  d’inscrire l’interprétation des l’interprétations de l’intellect ; (on notera ici une opposition avec le premier dire où le nom sauvait l‘arbre de la disparition.)
 
Le trait n'est pas vu ici comme une ligne qui circule sur une feuille mais comme un éveilleur qui  fait exprimer au blanc fascinant, c’est-à-dire actif,  ce qu'il contient dans ses profondeurs : un présent qui, sous la sollicitation du crayon advient, toujours nouveau, toujours présent. C'est pourquoi l'on peut dire  que ce trait « conduit la main » qui, sans lui, obéit d’habitude  à notre volonté. A condition de ne pas oublier  que ce blanc est chargé d’un dynamisme « fascinant » et nous regarde.  Réalise-t-on ce qu’il y a d’inouï et de vertigineux  dans  ce trait qui,  en s'enfonçant  dans cette fascination plus blanche que toutes les neiges éternelles ramènera, par « l’union du tronc et du crayon », une réalité plus « réelle que celle des abeilles » que celle du promeneur aussi ?  C'est par une fusion sans mesure, sans passé, sans futur qu’il amène à l’existence, ce trait. Impensable existence  qui  pourtant conduit vers un « feuillage vert », une « cerise belle ». Il  n'est pas comme le fil du pécheur à la ligne  lancé pour attraper quelque chose, il n'est pas seulement une démarcation qui entoure pour enclore des formes, tracer des limites, mais un cri jeté devant la disparition de la réalité  pour faire surgir du silence  la présence d’un réel  implicite  dans la  blancheur : un dessin.

Pour qu’il soit ce qu’il est, ce trait, pour que soit ouverte  la voie vers le vide du blanc où se trouve la cerise réelle,  il a fallu que l’homme échange  la claire vue des choses terrestres contre le chant de l‘oiseau qui ensorcelle. En d’autres temps on aurait parlé des « muses » ou de la « grâce ».  Le trait alors révèle son pouvoir de conduire  la main à travers cette vacuité vers le lieu sans nom d’où sortira la cerise dessinée  plus réelle  parce que belle ! La beauté  ici, n'est pas ce qui enjolive mais un état de conscience, un processus, qui confère  réalité à ce qui est dessiné. Il y a un  réel sommeillant dans l'immaculé d'où  la main,  guidée par le trait son mentor, saura l'extraire. Ainsi la feuille de papier  assurera à l'arbre  débaptisé  une demeure plus stable que le jardin où il n’était qu’une évidence  qui se dérobait devant les preuves.  Elle arrache le cerisier au pieu mensonge de cette terre   « duelle » qui est et n'est pas, pieu mensonge invivable  sans autre  conséquence que de le  vivre pour le dépasser.  En  posant  l’arbre innommable comme une forme unifiée, nouveau réel surgi de la fascination du zéro, elle lui assigne une place parmi nous, où la cerise et le cerisier désormais résidents de la feuille de papier seront beaux  ou ne seront pas.   
 
Le beau vient ici nous éclairer sur le sens du surgissement qui abolit la dualité dont il fut question au début de ce lâcher de mots. Il n’est pas dit  que le dessin est beau parce qu'il provoque une émotion esthétique car  il ne véhicule aucun  jugement de valeur. La sensation de beau  jette un voile de doute  sur une terre faite de  multiples vérités. Elle est reliée à la suspension du jugement grâce à quoi la main déliée des croyances communes, peut l’atteindre.  Qui plus est, à cause de la beauté  le dessin est désigné comme plus existant que la réalité du jardinier  et l’apparition des cerises sur le papier plus  certaine que  celle des fruits autour desquels « dansent les abeilles ».   Pour ce qui est du dessinateur,  il n'est là que sous la forme d'une  prière qui supplie pour échapper à son savoir, à sa faculté  de verbaliser le monde.  

Le beau, sous cet angle, ne s'oppose plus au laid, n'est plus  affaire de goût, de jouissance, de  définition, mais le nom d'une certaine énergie, qui ne se trouve pas dans les mesures qui fragmentent l’univers. Il surgit, le nom étant perdu de vue, des profondeurs du Rien. Cette beauté est, devant le naufrage de la réalité désignée, un radeau qui permet d'accoster,  dans la profondeur du blanc, la dimension innommable. Elle est le chant du Rien qui n‘a rien à dire sinon qu‘il est à l’origine de l‘être. 

Image du photographe Dominique DAGUET -  A Noirmoutiers en juillet  2017
Image du photographe Dominique DAGUET - A Noirmoutiers en juillet 2017

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