ROCQUET Claude-Henri : Présentation de l'oeuvre

Rédigé le Jeudi 19 Février 2015 à 09:40 | Lu 940 fois


S'il est bien un écrivain à lire aujourd'hui, c'est Claude-Henri ROCQUET


Ecrit sur Jonas de Claude-Henri Rocquet, livre publié par les Cahiers Bleus

Claude-Henri Rocquet lors d'une lecture
Claude-Henri Rocquet lors d'une lecture

Voici dix ans Claude Mettra m'invite à dire quelques récits le matin sur France Culture. J'écris un Enfant prodigue, un Jonas. J'écoute La Fontaine, je me baigne dans l'eau vive de notre langue, et je raconte à nouveau ces histoires parce qu'elles me tiennent à cœur et non pour passer le temps. Je découvre que le voyage du fils prodigue et du prophète récalcitrant sont liés dans l'Évangile parce qu'ils montrent que l'amour de Dieu est promis à l'enfant perdu, à l'égaré, au rebelle, plutôt qu'à celui qui s'en croit le propriétaire. Comme le fils se levant du milieu de la convivialité des porcs, Jonas, au milieu du cloaque, se relève et reconnaît son père.  
Un peu plus tard, ces récits trouvent place dans L'auberge des vagues. Mais j'ai le sentiment que mon Jonas passerait bien du livre à la scène. Je vois sur un pont de planches brutes tourner une machine à laver. Je rêve un peu. La pièce dormait sous le récit comme cette église dont je parlais dormait sous le sable des dunes. Un souffle dégage la construction. Ce qui était né pour être dit, et presque chanté parfois, retrouve, au-delà du livre, la grâce de la parole sur la scène. Et je m'étonne : quand j'écrivais Jonas, je croyais cette histoire seulement symbolique, spirituelle. Le vieux monde semblait bétonné pour toujours. Qui eût imaginé Ninive littéralement renversée ? Et nous avons en une seule nuit vu détruire le Mur de Berlin sous l'œil ami de la police.

C'est le journal et la télévision qui nous secouent et qui nous disent de croire à l'incroyable. C'est l'histoire qui se fait prophétique.  
On pourrait dire que Jonas, l'écrivain, est seul en scène : il imagine, il revit l'histoire exemplaire du petit prophète de Ninive, il la reconnaît et la retrouve en lui-même. C'est au-dedans de nous qu'il faut ouvrir la Bible : c'est de moi- même qu'elle parle et c'est à moi qu'elle s'adresse. Mais Jonas n'est pas seulement dans sa chambre, à son bureau, dans la profondeur de la nuit et du songe, plongé en lui- même. Il parle, il écrit à haute voix, il se montre, il devient donc, parfois, le Narrateur. Mais le Narrateur, qui est une image de Jonas, un double fraternel, et comme son ange gardien, joue le rôle du capitaine de navire, d'un berger, d'Élie, du mendiant de Ninive, de l'ange rayonnant qui pleure, sans doute, en voyant, à la fin, jaillir les larmes de Jonas – si lentes à venir. Le berger, le mendiant, l'ange, sont autant de figures d'Élie, le précurseur du Messie, et son témoin. Mais le rude capitaine est aussi un ange – un envoyé, un avertissement et un rappel de Dieu. Et même chaque marin de l'équipage et chaque Ninivite, jusqu'aux ânes, est une leçon et une prophétie pour l'amer et dur prophète.  
Jonas ne m'avait pas quitté après L'auberge des vagues. Tout un chapitre de Bruegel ou l'atelier des songes l'évoque et il n'est pas absent de Jessica puisque une tradition voit en lui l'enfant de cette femme de Sarepta qui nourrit Élie
quand les corbeaux n'y suffirent plus. Je vois maintenant que ce Jonas forme l'épilogue de ces quatre pièces qui se tiennent et se répondent: Noé– Chronique du DélugeRahabJessicaHérode, – ensemble que j'intitule La Traversée du Temps 
En rêvant à Jonas, je prolongeais mon très ancien songe de Noé et je pressentais la rencontre d'Élie. Je sais désormais quel chemin psychique, intérieur, – spirituel, va de l'arche et du déluge au char de feu, à la brûlure, à la lumière du cœur. Je connais ce chemin qui monte et se fait ciel : chemin de méditation et de guérison. De Noé, nouvel Adam, à Élie, témoin du Christ au sommet du Thabor de la Transfiguration, l'histoire n'est pas l'horizontale succession des âges mais l'échelle qui est en nous dressée. Sans doute ces figures et ces degrés sont-ils aussi la clef de ce que le psychologue appelle archétypes et le yogi chakras. Qu'ajouter ? sinon que je suis heureux que cette espèce d'autobiographie, La Traversée du Temps, s'achève à la façon d'une véritable autobiographie : « Je suis né à Dunkerque ... » C'est à partir de ce lieu de sable et de mer grise et d'une église dans le vent du Nord que mon voyage a commencé et je m'en souviens.  

Claude-Henri Rocquet 
Décembre 1994.
 
 
 

 
 

Claude-Henri Rocquet : « L'Enfance de Salomon », (in Éolienne).

« L'arche d'enfance » de Cl.-Henri Rocquet aux éditions Andas
« L'arche d'enfance » de Cl.-Henri Rocquet aux éditions Andas

Immémoriale tentation pour la littérature que celle de forcer par les mots le mystère des âmes, d'abolir le temps, de rétablir la contemporanéité d'instants enfuis. Claude-Henri Rocquet, que l'Orient judaïque inspire manifestement, est de ceux qui tentent de redonner aux mots leur très ancienne fonction magique, leur pouvoir de susciter des présences, de se transformer en visions. Art quasi incantatoire qu'illustre L'Enfance de Salomon dont le prologue et prélude précise le contexte : « Quand la jeune reine de Saba vint de sa terre lointaine pour interroger Salomon, le Roi, le roi des rois, l'interroger, le voir, et connaître la sagesse du roi que l'on disait si haute et si profonde [...], Quand Balkis vint l'interroger, alors, Salomon lui sourit et se souvint. Il se souvint de son enfance et de son père, David, le roi David. Et voici ce qu'il raconta sous les grands arbres du jardin, sous les arcades blanches et vertes du palais […] à la reine de Saba, qui buvait ses paroles ».
Soif d'entendre et de voir, sortilège de la voix quand elle se fait cérémonial initiatique. Voix de David racontant à son fils le Déluge et l'arche de Noé. Voix de Salomon se souvenant du rêve qui s'ensuivit, de cette nuit de révélation où dans le ventre de l'arche devenue jardin loquace, il apprit des animaux tous les secrets des hommes, du monde et de l'avenir.
Et tandis qu'avec Balkis nous rêvons à ce savoir perdu, la voix qui nous guide et s'est incarnée – tant elle saie épouser les rythmes conjugués du désir et du sang – nous conduit jusqu'au bord du désert, jusqu'à cette vallée du Térébinthe où l'armée des Philistins et celle d'Israël se font face. En ce temps-la David était berger et Goliath faisait régner la terreur. La suite on !a connaît : la fronde de David va tournoyer et Goliath s'écrouler... De la prophétie de Samuel au sacre de David, c'est à une traversée de la légende dorée que nous convie la voix de Salomon : longue et lente rêverie parmi les sables et les songes de la poésie née des signes du ciel et du face à face vertigineux de l'homme et de son âme appelée par le vide parlant d'en haut. Opéra fabuleux qu'anime la caravane évocatrice des mots de Claude-Henri Rocquet sinuant, en une langue aux vertus baptismales, entre les miroitements d'onde pure et les échos enchantés de la foi telle qu'elle peut s'entrevoir à travers l'évocation du jardin secret de Salomon – secret parce qu'il en est le seul jardinier et le laisse tout à sa sauvagerie, sa rêverie, sa folie d'herbes, son enfance.
Des eaux du Déluge aux mers sillonnées par les vaisseaux de Salomon, de l'arche de Noé à l'arche sainte, des amours de David à la solitude de Salomon, du sacrifice du désir aux tourments de la soif et du dénuement, c'est l'esprit même et l'imagerie propre à la première révélation du monothéisme qui retraversent ces pages. Récit autant que poème à recevoir comme un présent, à l'image de celui que fait Salomon à Balkis en lui offrant la harpe de David, son père. « Emporte la harpe dans ton pays. Je te la donne. Elle est à toi. Je n'ai pas de trésor plus précieux ». Geste et instrument qui pourraient parfaitement symboliser L'Enfance de Salomon tant ce texte mêle musique et amour à la sagesse d'une voix totalement désintéressée.|
Richard BLIN, in Le Nouveau Recueil, n° 35, 1995
 

 
 
LE PRINCIPE DE SAUVEGARDE
Noé et son arche,  in Etudes, octobre 1997
Claude Flipo
Sisyphe heureux ? Rien n'est moins sûr, à considérer l'immense désillusion qui hante la conscience contemporaine. Prométhée ne va guère mieux. Après avoir transpiré trois siècles à forger l'homme nouveau, il s'est assis pensif au bord des ruines de sa volonté de puissance. Reste Noé, flottant comme un bouchon, Noé qui veille, au cœur de ses quatre bouts de planches, sur la semence du monde.
D'où cette fringale de sauvegarde, qui saisit de façon si paradoxale les chantres de la modernité, et qu'analyse le philosophe Michel Lacroix dans un petit livre de sagesse : Le Principe de Noé. Sauvegarde du patrimoine, des sites et des monuments, de l'environnement et de l'éco-système, de la langue et des traditions, des acquis sociaux et des emplois, stockage des données de toute sorte, mises en lieu sûr et disponibles à tout instant grâce à la magie de l'informatique... Comme si l'on prévoyait le pire !
Lors d'un dîner aux chandelles dans un duplex de Park Avenue, une femme essaye de nouer conversation avec son voisin, un homme taciturne : « Avez-vous lu le dernier roman de Doris Lessing ? » « Non », dit-il. « Eh bien, il faut vous dépêcher. Il y a six mois qu'il a paru ! » Après un moment, il se réveille : « Avez-vous lu La Divine Comédie de Dante ? » « Non », reconnaît-elle. « Eh bien, il faut vous dépêcher. Il y a six siècles qu'il a paru ! » L'histoire a fait le tour de l'avant-garde. Qu'allons-nous faire, en effet, dans les musées de Florence ou du Prado, aux expositions du Grand-Palais, où l'on piétine des heures durant pour avoir le droit d'admirer quelques instants un Turner ou un Vermeer ? Huit cent mille visiteurs pour Renoir ! « Ils sont là, écrit Michel Lacroix, pour s'assurer que l'héritage est intact. Ils se sentent responsables... Ils donnent une maison, une arche au passé. Ils l'entourent de leur piété. »
Déboussolés, guettant le retour de la colombe et ne sachant encore quel coin de terre cette arche pourrait accoster, ils assurent la garde de ce que le monde a de plus précieux. Grâce au progrès, les hommes devaient devenir meilleurs et plus heureux. Mais nous avons appris que le progrès a des spasmes et des hoquets. Lorsque les utopies ne sont plus que des astres morts, l'urgence de retrouver un sens à la navigation peut alors réveiller un instinct conservatoire, imposer une sorte de flottement, de doute méthodique.
Le poète dramaturge Claude-Henri Rocquet regarde, lui aussi, l'histoire de Noé « comme en levant une feuille vers la lumière on voit paraître le filigrane ». Et que voit-il, dans ces Cahiers du déluge, écrits par Japhet dans le noir de l'arche, et, plus tard, dans la lumière du nouveau monde ? Que tout est comme avant et que nous mourons de ne pas assez aimer la vie. L'homme était le gardien du paradis, le berger de l'être, c'était sa mission de nommer les animaux et de cultiver le jardin. Mais le nouveau monde a ressemblé à l'ancien, trait pour trait... Oui, trait pour trait, voici qu'on recommence à répertorier et mettre en lieu sûr, comme attentifs au premier écho du sourd grondement. Et la mère de Japhet, à la vue de son petit endormi sous la lampe, d'évoquer cette procession silencieuse où tout fut bien compté, de l'escargot qui entra le premier jusqu'aux éléphants qui jouaient à s'asperger, inconscients du danger : « Et j'entendais les sirènes hurler, comme dans les exercices d'alerte du mercredi [...] Et bientôt, dans le vent terrible et l'orage, on ne pouvait plus les entendre [...] C'était le monde qui coulait comme un grand paquebot dans la tempête. » Et pourtant, fragile esquif, l'arche survit au pire, avec à son bord ce vieil homme tranquille qui traverse les âges, fumant la pipe, les yeux fixés sur l'arc-en-ciel.
Fragilité de notre planète bleue, que ses passagers, tels des cosmonautes, entourent de leur sollicitude ! Dans ses Dialogues épiphaniques, Franco Ferrarotti ne compare-t-il pas nos aéroports modernes à des nefs où l'on va des heures à l'avance pour méditer, penser à sa vie, la vie des autres, à l'univers ? Avant de partir, c'est comme une prière, mêlée du sentiment d'une grande précarité, que l'on peut lire dans les yeux de tout le monde, ces passagers très homeless, dit-il, comme des enfants. Il regarde cette longue théorie de gens qui montent dans un Jumbo, par couples, deux à deux, comme s'ils avaient été appelés par un ordre supérieur ; et, tout à coup, il voit : « J'ai vu que le Jumbo n'était pas un Jumbo, pas du tout [...] C'était l'Arche de Noé, et les gens y allaient, dans ce grand ventre, tranquillement, paisiblement. »
Peur très subtile, vibration cosmique, la grande, universelle détresse, semblable à celle que Teilhard éprouvait en considérant la formidable invraisemblance, la suprême improbabilité qui fait de la convergence de mille hasards entrecroisés un monde réussi : « J'ai senti planer sur moi la détresse essentielle de l'atome perdu dans l'Univers [...] Et si quelque chose m'a sauvé, c'est d'entendre la voix évangélique, garantie par des succès divins, qui me disait, du plus profond de la nuit : Ego sum, noli timere ! (C'est moi, ne craignez point]. »
Voix de Celui qui rejoint sur les flots la barque battue par les vents. Jésus bâtit l'Église comme Noé construisait l'arche, frêle et insubmersible, faite pour recueillir. Elle garde tout en sa mémoire, en effet, comme une cathédrale qui récapitule en une vivante architecture les signes du Zodiaque et les fruits de la terre, les métiers et les jours, la théorie des prophètes et des saints, connus et inconnus, déployée autour du Fils de l'Homme. Comme pour rappeler que la véritable sauvegarde ne se trouve ni dans les musées, ni dans les ordinateurs, mais dans le cœur qui s'étonne et conserve toutes ces choses pour les méditer en silence.
 

Cl.-H. ROCQUET. Les Cahiers du déluge
 
Nous voici embarqués dans un voyage jusqu'au bout de l'espoir, nichés au creux de l'Arche, avec pour compagnons le corbeau, la colombe et toutes les créatures, de la plus petite à la plus monstrueuse, tandis qu'au dehors déferle le déluge.
Dans ce conte à étages – comme le dit l'auteur – la pluie fécondante des morts nous plonge dans un roman de la Traversée ; précurseur de Moïse qui nous fera franchir le désert aride vers la Terre Promise, Noé – premier sauvé des eaux – nous aide à passer d'une rive à l'autre ; fluide genèse racontée par le petit Japhet, ballotté entre la terreur et l'émerveillement ; Cl.-H. Rocquet nous fait entendre une cantate à trois voix ; des entrailles de l'embarcation montent les chants mêlés de l'enfant, du patriarche et de son épouse ; qui tend bien l'oreille intérieure percevra aussi le concert impromptu de tous les animaux ! Voici de nouveau l'auteur, ébloui, impatient, la vigie postée tout là-haut sur la crête des mots, qui crie « Terre » pour nous inviter à renouveler notre alliance avec te Créateur, à passer et à faire passer de la vie à sa mort et de la mort à la vie, à redire le Fiat de la Résurrection.
Une belle invitation au voyage, qui nous rappelle notre condition de passagers, de campeurs sur cette terre : grâces soient rendues à notre frère pilote, Cl.-H. Rocquet, pour la gloire de notre Créateur !
Marie-Madeleine Vautrin
 

Tout le monde le sait : les poètes regardent, écoutent, parlent « autrement ». Leur prose, autant, et quelquefois plus que leur poésie, constitue une mise en abîme de la vie, un voyage aller (pour le retour, débrouillez-vous) vers le surprenant inconnu que nous recelons. Tout est parcours. Les livres sont pierres au gué des gais savoirs, d'hier à aujourd'hui. Le gué premier, celui qui va d'un monde à l'autre, peut-être a-t-il été réalisé par Noé, à bord d'une arche.
Dans la vingtaine d'ouvrages publiés par Claude-Henri Rocquet, se bousculent poésie, théâtre, entretiens, essais. Il y fréquente mythologie et Bible, grandes figures et penseurs de tous les temps, où nous retrouvons Mircea Eliade et Lanza del Vasto, les peintres Bruegel et Bosch. Aujourd'hui, Claude-Henri Rocquet plonge dans le déluge. Au noir de l'arche, Japhet, le plus jeune des trois fils de Noé, tient un journal, un peu comme le faisait Anne Frank dans sa cachette. Ce sont Les cahiers du déluge. Il y décrit l’eau, les bêtes, l'attente, l’espoir, avec des mots naïfs qui font parfois penser à Bobin. Moins les mots que la simplicité de la pensée.
Japhet s'imagine qu'après le déluge, on ne mourra plus. Mais son père lui apprend qu'on meurt de ne pas aimer assez la vie. Il apprendra le monde nouveau, tout cela qu'on n’avait jamais cru possible mais qu'avec foi, on attendait. La nouvelle innocence. Et puis Babel, et le nouvel enfer. Aux cahiers de Japhet, succèdent les propos de la mère, nouvelle Ève qui voit les nouveaux désastres créés de toutes pièces par les nouveaux hommes.
L'auteur,lui-même s'explique sur les facettes de son récit, et la portée de ses personnages. Fable légère et tendre pour notre temps lourd et cruel. Poème de prise de conscience pour une époque suicidaire. Nouveau déluge ? C'est aujourd’hui
Luc Norin, Libre Belgique, 18 juillet 1997

Cahiers du déluge
Michel Crépu
 
C’est une magie propre au récit biblique que de subsister immobile dans l’éternité de sa lettre et de permettre au lecteur de l’habiter à sa manière, jusque dans la discrète liberté du songe, d’une de ces rêveries qu’évoquent certains rabbins de Rembrandt.
Lecteur du récit de l’arche de Noé, Claude-Henri Rocquet en paraît bien ici rêveur méditant tout à la fois proche de l’enfant plongé dans un grand livre d’aventure et de l’ancien, du sage à qui suffit la contemplation d’une seule lettre. C’est Japhet qui tient ici la plume, Japhet le fils de Noé, l’humble chroniqueur du déluge que Claude-Henri Rocquet se plaît à imaginer en jeune écolier – et chacun sait que l’écolier est une des figures privilégiées de l’enfance, de la mémoire de l’enfance : non point celle des « années », du terrifiant sablier de l’éphémère, mais celle, secrète, qui veille en nous jusqu’au dernier soupir. Japhet a tenu ses cahiers que l’on retrouve un jour dans un vieux coffre.
Justement, en latin, Claude-Henri Rocquet nous le rappelle ici avec malice, arche se dit : arca, ce qui veut dire coffre. Le coffre : « toute malle, toute valise, dans une cave, un grenier, pleine de choses anciennes, de papiers, de photos, de vieux chapeaux et de chaussures trouées, de lettres, de cartes postale, est une archive qui a traversé le déluge, le temps, et qui parfois nous parle d’une époque lointaine, rayonnante : notre enfance ».
Écrit dans la plus simple des simplicités, ce récit entrecroise ainsi les fils de la mémoire, ceux dont est faite l’étoffe de nos jours profonds, le recueil même de notre expérience du monde, dans la variété de ses visages, de ses espèces, et dont l’arche du vieux Noé pourrait figurer une manière de bibliothèque…
Michel Crépu
In La Croix, 03/08/1997
 
 

Claude-Henri Rocquet
Les Cahiers du déluge
 
Est-il possible de jeter un regard vierge sur les choses ? Comment évoquer l'origine surtout quand il s'agit de remonter au déluge – au sens propre –, à ce deuxième commencement de l'humanité tel qu'il est rapporté dans la Genèse à travers i'épisode de l'arche de Noé... sinon en pariant sur la candeur et l'intériorité, la logique de la rêverie et l'expérience personnelle que tout un chacun peut avoir de l'origine à travers ses propres souvenirs d'enfance. C'est en tout cas le parti pris adopté par Claude-Henri Rocquet dans Les Cahiers du déluge où il prête sa voix au plus jeune des fils de Noé, Japhet, qui dans le noir de l’arche, et, p!us tard dans la lumière du nouveau monde, tint le journal de bord de son aventure. Il y note ce qu'il voit, ce qu'il vit, ce que ses rêves lui disent, donnant ainsi une présence palpable et complice au dernier carré de l’humanité flottant sur la fin du monde en compagnie d'un couple de chaque espèce animale.
De cette arche qui est un ventre en même temps qu'un monde en soi – on pouvait s’y perdre comme dans une forêt, une mine et ses galeries, un labyrinthe – monte donc une  voix extraordinairement perméable aux données les plus immédiates du sensible, une voix dont la transparence et la justesse lave le regard, rend le monde plus clair. Japhet (qui signifie « largesse », « don ») pense avec le cœur, voit avec la savante ingénuité qui caractérise tout enfant un peu éveillé.
Et très vite le texte suscite échos et sympathie tant il sait redonner aux mots les plus simples et les plus courants leur force émotive ou visuelle, celle qui les leste d'un sens comme retrouvé et tend à réconcilier le lecteur avec le cosmos. Ce qui circule dans ces pages est un peu la sève substantielle du monde, quelque chose comme le pain et l'eau du vivre dont l'évidence soudain souligna, comme par transparence et par défaut, tout ce que l’aveuglement de nos passions, conjugué à l'outrance du positivisme et aux effets souvent pervers de l'économie, ont, pour ainsi dire, éradiqué de nos exigences. Dans nos sociétés qui étouffent sous le béton du désenchantement et n'ont peut-être même plus de futur, une telle parole, dans son humilité et sa sincérité, invite à réfléchir à notre situation car nous sommes peut-être, à nouveau, redevenus les acteurs du déluge dans un monde lui-même peut-être déjà parti à la dérive. S'exprime là un souci écologique fondé sur le respect de la nature et l’amour de l'intact, où la nostalgie de l'innocence propre aux origines rencontre certainement le sacré, ne serait-ce qu'à travers le respect qu'elle nous inspire, respect où s'enracine certainement le sentiment religieux.
Les Cahiers du déluge nous disent que l'on ne peut pas plus se passer de l'espérance que de l'enfance, ils nous engagent à méditer ces paroles de Noé : Le malheur, mon petit, c'est nous qui l'avons fait. Nous n'avons pas aimé assez la vie. Ce que propose Claude-Henri Rocquet c'est de parier sur la vie avant qu'il ne soit trop tard, le détour par le déluge n'étant que la métaphore de cette traversée du temps, de la mémoire et du désir au terme de laquelle se trouve peut-être une autre vérité de l'être. Car ce voyage vers le miracle d'un monde entraperçu dans sa nudité originelle se veut vecteur d'espérance, foi en cette lumière qui fait vivre, en cette attente de l'attente qui n'est que la prière muette où le désir primordial se mue en ce mystérieux principe de vie qui donne un sens au temps et une âme à l'amour.
Richard Blin
 

« Jeanne Fac aux bourreaux »

Repro d'une toile de Dominique Daguet présente dans l'édition virtuelle de « Jeanne face aux bourreaux »
Repro d'une toile de Dominique Daguet présente dans l'édition virtuelle de « Jeanne face aux bourreaux »
Extrait
 
Quand il s’agit de Jeanne, les énigmes, ou les questions, les perplexités, les incertitudes, sont nombreuses. Comment cette jeune fille de paysans est-elle devenue guerrière et chef de guerre, stratège ? D’où lui vint ce savoir ? Fut-elle discrètement conseillée par ses lieutenants ? D’où tenait-elle ce sens de l’artillerie, quand ses capitaines préféraient encore l’arme de jadis, l’arc et les flèches, l’épée, la lance, la cavalerie ? D’où lui venait cette connaissance des forteresses et des manœuvres pour s’en emparer ? Et ce courage ? cette intrépidité ? ce mépris de la douleur et des blessures, cette endurance, cette énergie à vivre à la dure, à chevaucher des heures sans repos ni repas, sans même boire, dormant peu, comme le plus aguerri, ou comme si elle était une sorte d’ange ? Elle ne se tenait pas derrière le rempart des boucliers et des soldats, pour commander, mais combattait au premier rang, parfois presque seule, posant la première l’échelle contre la muraille de la ville à prendre, jetant fagots et fascines dans les douves et les fossés si vite qu’ils semblaient à l’instant disparaître, et l’ennemi s’en effarait, fuyant, lâchant prise, voyant ou croyant voir autour d’elle soudain une nuée de papillons blancs, un tourbillon de neige en plein soleil, mille plumes angéliques, une manne blanche comme son armure. Une jeune fille radieuse au visage de lumière et de foudre les jetait soudain hors d’eux-mêmes. Comment pouvait-elle combattre, si ardemment, fortement, elle qui n’aimait pas la guerre, qui avait horreur du sang versé ? Pour s’évader de la tour où elle est prisonnière des Bourguignons, à Beaurevoir, elle se lance de très haut, contre le conseil de ses Voix – qui lui diront qu’elle est pardonnée –, ne se blessant qu’à peine : a-t-elle été soutenue par des anges ? Et pourquoi ce saut dans le vide ? Voulait-elle mourir ainsi, avant d’être livrée aux Anglais, à leur tribunal ? Avait-elle peur d’être condamnée, peur de la mort sur le bûcher ? ou ne pouvait-elle supporter de ne pas être libre, et d’abandonner le combat, d’abandonner ses amis de Compiègne ? Et pourquoi cette obstination, qu’elle dit voulue par ses Voix, à porter un habit d’homme, même en dehors des batailles ? Pourquoi se coupe-t-elle les cheveux comme un page ? Se vêtir ainsi, en garçon, et contre l’usage et la décence ordinaire, est-ce donc sacré ? Cela peut-il se mettre en balance avec le fait de recevoir l’Eucharistie ? Pourquoi ne s’explique-t-elle pas davantage là-dessus, comme s’il s’agissait d’un secret mystique ? Elle signe de son nom. A-t-elle su écrire ? La croix dont elle scelle son abjuration signifie-t-elle, selon un code connu de ses proches, que cet acte ne vaut rien, qu’il est nul, qu’elle le renie en le signant ? Mais comment la croix, le signe de la croix, aurait-il pu être choisi, par elle, pour subterfuge, mensonge ?
Qui était-elle ? 

Image du XVe siècle
Image du XVe siècle
« O.V. de L. Milosz
&
L’amoureuse initiation »

 
Extrait
 
 
« Je songe à une autre peinture.
 
Milosz a-t-il vu à Venise, au palais ducal, le tableau de Bosch qui représente, dans l’obscur et radieux tourbillon d’une espèce de tunnel, dans cette lumière de prairie et d’émeraude, de perle, des âmes conduites par des anges, par l’angélique Charité, vers la lumière, le soleil, l’Amour, celui qui « meut le soleil et les autres étoiles » ? Âmes nues comme le nouveau-né, comme Ève, comme Adam, chacune accompagnée par un ange ou deux anges, se relevant des ténèbres et de la tombe, s’éveillant dans l’ombre comme on sort d’un sommeil, ressuscitant, s’élevant peu à peu comme au flanc d’une montagne, sur le lacet d’un chemin, mais un chemin immatériel, un chemin spirituel, escalier sans marches, coquille simple et graduelle, spires d’un coquillage, échelle comme horizontale, âme agenouillée, mains en prière, volant sans ailes, portée par l’air comme la graine et le pollen, portée avec douceur par le souffle, l’éther mystérieux, corporelle, aérienne, presque angélique, et, enfin, devenant invisible dans la Lumière, franchissant une porte ronde et solaire pour entrer dans la cité céleste, au sein de l’éternel Amour.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Cette peinture, il m’est arrivé de la voir posée contre le mur, sur le sol, décrochée. Il me fallait absolument la revoir, pour un livre que j’écrivais sur Bosch, et le musée était fermé, pour travaux. Nous avions soudoyé le gardien. Pour voir ce tableau, j’ai dû m’accroupir, m’agenouiller… Je l’ai vu de plus près que je ne le reverrai jamais. J’étais penché vers cette ascension, vers ce ciel, comme sur une flaque noire, où le ciel tremblerait sous notre haleine. Si j’avais été seul à Venise, ce jour-là, dans le palais ducal, les genoux proches du cadre du tableau, comme en quelque brocante, je pourrais croire avoir rêvé ce moment, dans la galerie dont le gardien lui-même s’était éloigné. Je sais que cet instant fut réel. Mais quelle étrangeté ! Certainement, je ne verrai plus jamais ainsi cette peinture de Bosch, et comme abandonnée dans un palais vénitien désert, de même que je n’ai vu qu’une seule fois, et ne reverrai plus, sans doute, ce ciel jaune comme l’or et le soufre, cette couleur et cette lumière d’outre-monde, un jour d’arc-en-ciel, comme j’ouvrais la porte du jardin. »
Claude-Henri Rocquet

Cl.-H. Rocquet lisant des poèmes de D. Daguet lors d'une soirée des éditions ZurfluH. Derrière luin la poétesse hongroise Eszter Forai, et juste à sa gauche, le peintre Michel Biot (4 décembre 2009)
Cl.-H. Rocquet lisant des poèmes de D. Daguet lors d'une soirée des éditions ZurfluH. Derrière luin la poétesse hongroise Eszter Forai, et juste à sa gauche, le peintre Michel Biot (4 décembre 2009)
 
Extrait  
 
 
Je songe à une autre peinture.
 
Milosz a-t-il vu à Venise, au palais ducal, le tableau de Bosch qui représente, dans l’obscur et radieux tourbillon d’une espèce de tunnel, dans cette lumière de prairie et d’émeraude, de perle, des âmes conduites par des anges, par l’angélique Charité, vers la lumière, le soleil, l’Amour, celui qui « meut le soleil et les autres étoiles » ? Âmes nues comme le nouveau-né, comme Ève, comme Adam, chacune accompagnée par un ange ou deux anges, se relevant des ténèbres et de la tombe, s’éveillant dans l’ombre comme on sort d’un sommeil, ressuscitant, s’élevant peu à peu comme au flanc d’une montagne, sur le lacet d’un chemin, mais un chemin immatériel, un chemin spirituel, escalier sans marches, coquille simple et graduelle, spires d’un coquillage, échelle comme horizontale, âme agenouillée, mains en prière, volant sans ailes, portée par l’air comme la graine et le pollen, portée avec douceur par le souffle, l’éther mystérieux, corporelle, aérienne, presque angélique, et, enfin, devenant invisible dans la Lumière, franchissant une porte ronde et solaire pour entrer dans la cité céleste, au sein de l’éternel Amour.
 
Cette peinture, il m’est arrivé de la voir posée contre le mur, sur le sol, décrochée. Il me fallait absolument la revoir, pour un livre que j’écrivais sur Bosch, et le musée était fermé, pour travaux. Nous avions soudoyé le gardien. Pour voir ce tableau, j’ai dû m’accroupir, m’agenouiller… Je l’ai vu de plus près que je ne le reverrai jamais. J’étais penché vers cette ascension, vers ce ciel, comme sur une flaque noire, où le ciel tremblerait sous notre haleine. Si j’avais été seul à Venise, ce jour-là, dans le palais ducal, les genoux proches du cadre du tableau, comme en quelque brocante, je pourrais croire avoir rêvé ce moment, dans la galerie dont le gardien lui-même s’était éloigné. Je sais que cet instant fut réel. Mais quelle étrangeté ! Certainement, je ne verrai plus jamais ainsi cette peinture de Bosch, et comme abandonnée dans un palais vénitien désert, de même que je n’ai vu qu’une seule fois, et ne reverrai plus, sans doute, ce ciel jaune comme l’or et le soufre, cette couleur et cette lumière d’outre-monde, un jour d’arc-en-ciel, comme j’ouvrais la porte du jardin.
 
Claude-Henri ROCQUET

Claude-Henri Rocquet, Poète et penseur sous le regard de Dieu, par YVES ROULLlÈRE

Claude-Henri Rocquet.
Claude-Henri Rocquet.
Malgré une œuvre foisonnante, protéiforme, Claude-Henri Rocquet (né en 1933) reste un auteur encore trop méconnu. A l'heure actuelle, il est plutôt réputé pour ses superbes et magistraux ouvrages sur des peintres comme Brueghel, Bosch ou Van Gogh, ouvrages qui sont aussi des invitations à regarder de près des tableaux avec tous nos sens : l'histoire de l'art s'y abreuve constamment à la source spirituelle. Par ailleurs, certains se souviennent de la publication de ses entretiens au long cours avec de grandes figures intellectuelles et mystiques de notre temps : Leroi-Gourhan, Eliade, Lanza del Vasto.
Grâce à une connaissance aiguë de l'œuvre de ses interlocuteurs et un fort engagement personnel, Rocquet a su faire ressortir bien des aspects insoupçonnés de leur pensée. Et puis, il est apprécié par un public plus restreint – mais non moins fervent – pour son théâtre original, jamais très éloigné du conte ou du récit, car composé de puissants monologues. Parfois difficile à mettre en scène, ce théâtre se lit cependant avec aisance, surtout qu'il s'adosse, ici comme ailleurs, à une langue magnifique, somptueuse par moments, et pourtant familière avec sa solide simplicité.
Tout en revenant sur les champs d'écriture et de réflexion plus haut mentionnés, nous tenterons dans ces quelques pages de tracer l'itinéraire humain, spirituel et mystique de Claude-Henri Rocquet.
Il comprend, à notre avis, trois périodes assez distinctes, bien que toutes mues par la recherche du vrai visage de Dieu le Père.
Christus n° 212 - Octobre 2006
 
_ La quête des origines
 
La première période, si l'on s'en tient aux seuls écrits, court sur environ vingt ans jusqu'au début des années 80. Dès son premier ouvrage, écrit durant la guerre d'Algérie, on trouve cette quête radicale dans le long poème liminaire intitulé « Rupestres », où l'auteur s'adresse aux récifs: il les implore de pouvoir loger en eux en attendant « le passage de la présence nouvelle ». Chaque partie du poème (qui en compte huit) propose une approche différente du règne minéral: les rochers tour à tour prennent forme de pèlerins encapuchonnés, de pharaons, de pères muets, de tombes et de ventres, et même d'« Adam endormi dans sa glaise avant l'imposition des narines ». Le jeune poète s'affronte à la « durante dureté» de ces « Dormeurs faits nuit, rochers revêches revêtus / D'écorce sans couture sur vos songes d'un bloc! ». Et pourtant:
 
« Rien à faire, rochers, vous me laissez à la porte;
Moi, l'homme qui cherchait amitié.
Vous me fuyez dans un geste.
Vous me laissez dehors Comme une pluie.
 
J'écoute, vous êtes muets. Je parle, - à des sourds.
Je vous touche, dormeurs, à l'épaule:
Rien ne vous dérange de votre pétrin de songe ! »'.
 
On pourra juger ce poème naïf, et il l’est en effet, dans une certaine mesure, avec tout son élan juvénile. Il a de grandes qualités, mais sa principale est de montrer, en creux, la méthode herméneutique de son auteur, indissociable de sa quête des origines, en trois temps :
. Claude-Henri Rocquet a d'abord soin de nommer les choses, de les nommer à bon escient, au sein d'une phrase qui ait saveur d'évidence, de lieu commun, c'est-à-dire de commune légende (ici, les« rochers »). Il n'y a jamais loin des choses aux mots. Il ne joue sur l'étymologie que si elle ouvre de nouveaux champs à cette nomination, de nouveaux champs à la prospection des origines qui ne font qu'une avec les fins dernières (« durante dureté »)2. Quoi qu'il en soit, ce pas vers la nomination est toujours précédé d'un suspens, d'une vision souvent obscure (on a du mal à parler d'illumination pour Rocquet, car ses visions sont souvent recouvertes, même en plein jour, d'un halo nocturne). Puis vient un vers comme : « Dormeurs faits nuits,
rochers revêches... » Vision pure, aussi étrange qu'évidente, originelle, mais qui n'a pu être énoncée qu'après mûre considération de la forme, condition de fond, propre à chaque mot.
. Devenue sonore, par l'énonciation de la phrase, cette considération le fait pénétrer dans le songe – à ne surtout pas confondre avec la méditation cartésienne. Dans Martin de Tours et le combat spirituel, Rocquet écrit : « Ce que nous faisons sur terre, dans la pénombre de la vie terrestre, est écrit en sa vérité dans le ciel et dans l'invisible. Un songe parfois nous le révèle. Nos paroles les plus secrètes, nos paroles inconnues de nous, nos pensées les plus obscures, les anges les savent »3. Le songe a part à l'imaginaire, il est la porte ouverte aux mythes, c'est-à-dire à l'imaginaire immémorial. C'est par lui que l'on rejoint le mieux l'imaginaire de ceux qui nous ont précédé et l'imaginaire de ceux qui vont nous succéder. Le songe est cet état entre veille et sommeil, entre rêve et lucidité, qui nous renvoie, nous assimile, à un monde latent, en attente de signes sur notre devenir et ses origines : « Je vous touche, dormeurs, à l'épaule, / Rien ne vous dérange de votre pétrin de songe ! »
. Face alors à cet inimaginable, cet ininterprétable qu'est le monde concret, le songe chez Rocquet joue un rôle intermédiaire.
Il est même pour lui la condition sine qua non de la validité de l'interprétation. Car, on le sait, il y a toujours urgence à interpréter les songes ou les rêves, comme s'ils avaient intercepté la parole d'un ange, comme s'ils ouvraient à d'autres univers, comme si eux seuls nous mettaient en communion avec les mystères intemporels.
Toute l'œuvre rocquétienne s'inscrit dans ce mouvement naturel qui consiste à tourner dans tous les sens la clé des songes, avec une infinie patience, avec respect - jusqu'à y entrer. Contrairement à Hermès, Rocquet ne commet jamais d'effraction: il a trop le sens de la propriété privée, même et surtout lorsqu'il entreprend des adaptations théâtrales, des emprunts à de grands auteurs, à de grands peintres, et puis aux récits antiques, bibliques ou mythologiques.
Aucun interprète n'est plus soucieux que lui de comprendre une œuvre en son entier, avec ses vides et ses pleins, pour mieux l'estimer, voire la réécrire à sa manière.
C'est ce qu'il fera dans les années 60 en proposant pour le théâtre une Antigone (d'après Les Sept contre Thèbes d'Eschyle), un Oreste4, un Don Juan de Tirso de Molina. Or ce qui relie ces mythes anciens et modernes, remarquons-le, c'est la révolte d'un fils ou d'une fille contre le Père, l'autorité, l'ordre établi. Dans une conférence de 1998, Rocquet dira lui-même que c'est son « refus de la société des années 50, si loin de celle d'aujourd'hui », qui l'a rapproché d'un Lanza del Vasto, le refus du monde de son père, de ses pères en somme. Lanza était cependant plus qu'un rebelle, c'était le fondateur d'un ordre religieux, l'Arche, un maître investi corps et âme dans l'expérience mystique et la prédication de la non-violence ; et Rocquet dit aussi qu'il s'est éloigné à son tour de celui-ci « comme d'un père qu'on refuse » :
« À vrai dire, continue-t-il, c'était de Dieu que je m'éloignais. C'est de Dieu que je me croyais éloigné. Et Lanza, figure du père, cristallisait, dans mon désir de vérité, mon refus de Dieu. » Après quoi il y eut un silence de dix ans consacrés à l'enseignement et à une thèse jamais soutenue sur Don Juan. Il « s'enlise» comme il le dit lui-même.
Retour à Paris vers 1975, il entreprend de se remettre sous le regard de pères en les interrogeant toujours sur les origines, les fondements de l'humanité. Trois longs entretiens vont former un ensemble cohérent: Rocquet interroge le préhistorien André Leroi-Gourhan sur l'homo estheticus 5; l'anthropologue Mircea Eliade sur l'homo religiosus; Lanza del Vasto sur les deux, c'est-à-dire sur Lanza del Vasto lui-même, homo estheticus et homo religiosus en personne, en acte, sans la distance critique des sciences humaines 7. Rocquet se retrouve avec Lanza deI Vasto devant une figure majeure de père, devant un patriarche, mais il est suffisamment armé, à quarante ans, pour lui tenir tête, et faire passer cette figure antimoderne, archaïque, volontairement archaïque, au feu des questions fondamentales de Heidegger, au feu du structuralisme, au feu de l'esthétique moderne. On s'attend à des questions rudes, à des débats contradictoires – mais non. L'interviouveur sourcilleux est débordé, bouleversé dès l'abord par la demande que lui fait Lanza del Vasto comme à un fils spirituel : qu'à travers ces entretiens l'unité de son œuvre apparaisse enfin. Et ainsi fut-il.
 
 
_ La piété filiale
 
C'est Lanza del Vasto qui, nous semble-t-il, a permis à Claude-Henri Rocquet de comprendre qu'on ne devient pas fils – ou disciple dans ce cas précis – si l'on n'a pas d'abord été reçu, reconnu par un père. À cela s'est ajouté un signe : la mort de Lanza, le jour de l'Épiphanie 1981, a coïncidé pour Rocquet avec sa conversion, son entrée dans l'Église orthodoxe. Dès lors, celui-ci peut lui-même devenir père, maître, ou créateur d'œuvres qui ne doivent plus rien à quiconque si ce n'est aux Écritures Saintes, à la Bible dont l'auteur est Dieu incarné dans les paroles d'une multitude de personnes singulières.
C'est l'époque de L’auberge des vagues, si imprégné de l'histoire de Jonas, l'époque de pièces de théâtre comme Rahab (la prostituée de Jos 2), Hérode, Jessica (héroïne fictive, plongée dans le drame de Naboth et d'Élie en 1 R 21) 8. Le point commun entre tous ces personnages, c'est qu'après avoir été considérés et s'être eux-mêmes considérés comme exilés, rejetés de Dieu, ils prennent rang parmi les plus grands témoins de l'amour du Père pour les hommes. Certes, la lumière christique n'est pas loin, et il n'est pas surprenant qu'à cette même époque Rocquet ait précisément composé Les sept dernières paroles du Christ sur la croix, mû cette fois, non par le songe, mais par la musique de Haydn: « Ceux qui se moquent de Noé / Et se rient de son innocence / Savent-ils qui rit en eux / Cham le mauvais fils se moque de son père endormi / Nu sous la vigne / Connaît-il la nuit de son rire? »9.
Ces écrits visent encore et toujours à défendre Dieu le Père injustement bafoué. Là où la piété agit avec le plus de force, toutefois, c'est dans ses textes sur l'art et les textes poétiques. On y voit à l'œuvre tout un travail de reconnaissance au Père, entremêlé de rude affection. Reconnaissance pour son incarnation dans le Fils (Noël est omniprésent dans son œuvre et son livre sur Bosch est consacré au Triptyque de l'Épiphanie10) ; reconnaissance pour les champs infinis qu'offre le Père à travers la Bible, donnant par contrecoup un sens infini à chacun des instants de la propre vie de Rocquet. Car, dès lors, celui-ci n'hésite pas à intégrer des moments de sa biographie au tournant de ses paraphrases ou plutôt de ses réinventions bibliques. La Bible pour ici et pour maintenant.
Un pas est franchi avec sa redécouverte de Jan van Ruysbroeck, ce mystique profondément évangélique (XIVe siècle) 11, qui, loin d'avoir porté Rocquet à de grandes évasions extatiques, lui a paradoxalement permis d'adopter de façon définitive, sous tous ses aspects, une nouvelle patrie spirituelle, une terre promise et enfin donnée: la Flandre.
Sa Dunkerque natale, son épouse d'origine belge, sa proximité avec Bosch et Brueghel12, Ruysbroeck enfin, tout cela se récapitule comme par enchantement, miracle, signe de Dieu:
 
« "Sainte Belgique": tout territoire, toute contrée, a vocation d'être une patrie, toute patrie est appelée à devenir patrie spirituelle et enrichir, de sa note particulière, la patrie humaine, notre patrie. Le plus humble des hommes, le plus solitaire des artistes, transfigure parfois, et pour toujours, le pays de sa naissance, ou de sa vie quotidienne. Les hêtres de Groenendael, ni même ses oiseaux, ne sont pour nous ce qu'ils seraient ailleurs, ordinaires, depuis que leurs ancêtres ont accueilli l'ermite empli de ciel [Ruysbroeck]; de même que les oliviers d'Arles, et les cyprès, et les blés et le chemin d'Auvers-sur-Oise, en sont revêtus [grâce à Van Gogh] »13.
 
_ Le retournement mystique
 
Mais la plongée dans l'univers de Ruysbroeck, de toute évidence, n'a pas été sans répercussions sur l'être mystique de Claude-Henri Rocquet. Il y a bel et bien eu un retournement, dont les premières expressions apparaissent dans son ouvrage sur Vincent van Gogh – ou plutôt quand il devient, le temps d'un ouvrage, Van Gogh lui-même 14. L'installation de Rocquet dans sa patrie spirituelle ne l'a donc pas ankylosé; au contraire, elle lui a permis de pousser un peu plus loin le chemin vers une patrie sœur: les Pays-Bas – mais surtout de pénétrer dans l'esprit d'un homme devenu, comme on le sait, l'un de nos mythes et l'un de nos saints modernes. Rocquet, comme à son habitude, enquête avec prudence, à pas comptés, sur les origines de l'œuvre de Van Gogh. Et il y trouve évidemment la Bible, l'Évangile, la piété avec l'Imitation de Jésus Christ (œuvre provenant de la très flamande devotio moderna), les paysages du Nord dans les tableaux, qui, même dans le Sud, conservent une empreinte à la fois douce et tragique. Mais lorsque Rocquet trouve le mystique en Van Gogh, il semble pris de court. Si la mystique et la sainteté du peintre sont le point de départ de sa réflexion, en devenant Vincent, Claude- Henri entre aussi dans son mouvement mystique, il entre en quelque sorte en Dieu, dans le mouvement de l'Esprit de Dieu. Mais, cette fois, ce n'est pas pour participer aux noces mystiques comme avec Ruysbroeck, c'est pour entrer dans la douleur, cette do~leur incompréhensible que Dieu semble laisser se développer en l'homme, y compris dans ses saints.
Son retournement mystique, autant que nous puissions en juger, se situe là. Ayant dépassé les inhibitions de la distance critique avec le sacré, Rocquet parle à présent comme de l'intérieur de Dieu tel qu'il s'est donné à connaître et tel qu'il se donne à connaître aujourd'hui sous ses multiples formes et figures. Mais quand il rencontre le mal en ce Dieu d'amour, un mal comme permis par ce même Dieu, alors Rocquet se révolte, chose très perceptible dans des pièces comme Apocatastase, Jonas15, Judith16 ou La mort d'Antigone. C'est aussi toute la question qui court dans son essai Élie ou la conversion de Dieu:
 « ... il y a des siècles que les commentateurs de l'Écriture ont imaginé que la mort de l'enfant de Sarepta [1 R 17,17-24] était le terrible moyen par lequel Dieu cherchait à faire lâcher prise à Élie – à lui reprendre les clefs de la pluie, les clefs de la sécheresse, de la famine, de la mort. Ils ont lu cela entre les lignes, dans le ciel blanc du texte, son silence. Ils ont lu cela avec le cœur.
La mort de l'enfant dans la maison qui accueille Élie et qui l'a sauvé, ce scandale, c'est un piège que Dieu tend à Élie, une ruse de Dieu, la « tentation » d'Élie: le germe enfin de son cœur véritable.
Mais Dieu en même temps attend qu'Élie fasse Dieu plus divin – parce que plus humain. Le piège que Dieu tend à Élie, Dieu s'y veut prendre lui-même» 17.
 
Ce retournement personnel s'accompagne donc de la prise de conscience aiguë, perturbante – maintes fois remise en cause pour mieux en éprouver la pertinence –, d'un retournement au sein même de Dieu. Pareille révélation a pour effet de réconcilier Rocquet avec une image du Père qu'il aurait cru inassumable il y a encore peu. Elle le fait pénétrer dans ce que Dieu a de plus faible et de plus fort à la fois: son amour. Mais il a fallu que Dieu entende le cri de colère d'Élie devant cette injustice faite à la plus juste des femmes: « Il cria vers Dieu, il cria contre Dieu », tel Job. Rocquet va plus loin en montrant, avec crainte et tremblement, que le Seigneur, par la bouche d'Élie, pousse un cri contre lui-même, contre sa propre image qu'il entend inverser. Préfiguration du Christ, Élie permet à son interprète de redevenir fils, pleinement fils, enfant de Dieu, capable enfin d'un dialogue direct et lucide avec son Père.
 
***
 
Ce mystère d'amour, Claude-Henri Rocquet l'a patiemment creusé trois décennies durant en composant des noëls, poèmes qu'il envoyait à ses amis en manière de vœux. Regroupés dans Polyptyque de Noël 18, ces poèmes résument à eux seuls toute l’œuvre de notre auteur.
Le premier volet, « L’Arche de Bethléem », est bien en phase avec la « quête des origines » du premier Rocquet. Selon lui, Noël, avec le jardin de l'Éden et de l'arche de Noé, est en effet une histoire archaïque par excellence. Tout le règne animal est convoqué pour adorer la royauté de l'Enfant Jésus. Et c'est avec naturel que s'y déploient mille jeux de mots par le biais de vers « à l'ancienne », rythmés et rimés. Rocquet libère ainsi l'inépuisable imaginaire de Noël, sans pour autant esquiver les présages de la Passion.
Dans le deuxième volet, « Nativité », l'auteur, tout en continuant à interroger le monde entier, se fait plus sensible aux protagonistes et témoins de l'Évangile. Tel Joseph, saisi après le départ de Bethléem: Rocquet le montre en proie aux doutes, car, malgré l'ange et la promesse, les voilà bien « seuls dans le désert du monde ». Joseph raisonne en époux, voyant sa femme enceinte transportée de nuit sur des routes peu sûres. Le doute ne fait que s'accroître lorsqu'ils trouvent asile: « Se peut-il que Dieu vienne / Naître au monde dans cette bauge / Et nous sauver?» Et puis, pourquoi est-ce pour les bergers, et pas pour lui, que les anges chantent ?... L’angoisse est à son comble lorsqu'un simple regard interrompt son monologue intérieur: « Elle tient dans ses mains l'enfant nu. » Ici comme dans bien d'autres textes de cette période, le poète s'efforce de souligner les moments où la miséricorde du Père, sa tendresse, agit à notre insu.
 
Écrit plus récemment, le troisième volet porte aussi la marque d'un «retournement mystique ». Ici, plus vraiment de tendresse, mais une révolte à nu, âpre, qui ne ménage personne, et surtout pas l'auteur lui-même. Or, en s'exposant, Rocquet expose aussi Dieu en quelque sorte, une terrible vision de Dieu. Témoin le « Noël de Bethléem », atroce, cauchemardesque, en écho au conflit israëlo-palestinien. Désespoirs sans fond. Seul un brin de paille de la crèche vide après Noël laisse percer une lueur en constatant :
 
« Il fait un vent de fin du monde, ici,
Et Dieu, Dieu s'il existe, rêve en un verger
Que jamais nous ne verrons d'ici-bas.
Le lot de l'homme est de mourir
Et de rêver que Dieu veut qu'il vive avec lui. »
 
 
1. Liminaire, Jean Germain, 1962, pp. 12-13.
2. Un ouvrage est consacré à cette exploration: Petite nébuleuse (Tarabuste, 2004).
3. François-Xavier de Guibert, 2005, p. 21.
4. D'après le grand dramaturge italien du XVIII' siècle Vittorio Alfieri (Granit, 1991).
5, Cf. Les racines du monde, Le Livre de poche, 1991 (lère édition: 1982).
6, Cf. L'épreuve du labyrinthe, Le Rocher, 2006 [1ère édition: 1978).
7, Cf. Les facettes de cristal. Le Centurion, 1981. Voir aussi son Lanza del Vasto, pèlerin, patriarche, poète (avec Anne Fougère], Desclée de Brouwer, 2003.
 
8. Tous ces ouvrages ont paru chez Granit entre 1986 et 1994. Hérode a fait l'objet d'une nouvelle édition chez Lethielleux en 2006,
9. Arfuyen, 1996, p. 20,
10. Cf. Jérôme Bosch et l'étoile des mages, Mame, 1995.
11. Cf. chez Desclée de Brouwer, son Ruysbroeck l'admirable (1998) et sa traduction des Sept degrés de l'échelle d'amour spirituel du même auteur (2000).
12, Cf. Brueghel ou l'atelier des songes (Denoël, 1987) et Brueghel, la ferveur des hivers (Mame, 1993).
13. « Ruysbroeck. Mystique nuptiale, mystique maternelle », dans Maître Eckhart et Jan van Ruusbroec, Éditions de l'Université de Bruxelles, t. XIV, décembre 2004, p. 213.
14. Cf. Vincent van Gogh jusqu'au dernier soleil. Mame, 2000.
15. Andas, 2005.
16. François-Xavier de Guibert, 2005.
17. Lethielleux, 2003, p. 245 [voir aussi pp. 59-73).
18. Ad Solem, 2005, pp. 12-32.42-43,107-109 et 132-133.

« Bruegel : ‘l’Atelier des songes’ et ‘Bruegel à vol d’oiseau’ », par Dominique Daguet

Cl.-H. Rocquet au Marché de la Poésie, Place St-Sulpice à Paris, en 2006
Cl.-H. Rocquet au Marché de la Poésie, Place St-Sulpice à Paris, en 2006

Il est des signes qui ne trompent pas : le livre capital publié par les éditions du Centurion, signé du nom à la fois méconnu et prestigieux de Claude-Henri Rocquet, consacré à la personne comme à l’œuvre de Pierre Bruegel, était trop volumineux pour daigner attendre dans notre boîte à lettres, il fallait que notre dame factrice vienne jusqu’à la porte de la maison afin qu’il puisse y être, vu son importance, respectueusement déposé : cela était d’autant plus nécessaire qu’il pleuvait… Son volume et son poids commencèrent par m’impressionner. Peut-être même affolé : n’avais-je pas imprudemment accepté d’en rendre compte ? J’avais oublié que j’en connaissais déjà plus de la moitié, même si l’auteur avait revu « L’Atelier des songes » et parfois complété, ce qui m’avait permis déjà d’en écrire dans ce « Journal » à ses débuts.
Toute de même 664 pages, non comptées celles des tables, des notes, de la bibliographie, de la liste des œuvres de Bruegel ! L’inquiétude s’est pourtant vite dissipée, en commençant par voir comment est charpenté ce vaste ouvrage qui laisse très vite deviner qu’il est le fruit d’un labeur de milliers d’heures.
Donc deux grandes parties séparées par un cahiers de reproductions. La gestation fut marquée d’un certain nombre de divulgations dont rend compte le liminaire « Écrire Bruegel. Écrire », redoublement du mot qui indique à quel point l’attention allait être portée à ce mode d’expression, l’Écriture, face à celui de Bruegel, la Peinture. Vient ensuite « L’Atelier des songes », édité en 2010 aux Éditions ZurfluH, hélas disparues depuis. Lors de ma lecture de ce « roman vrai » qui me ‘parlait’ de Bruegel comme jamais jusque-ici je n’avais ‘entendu’ pareille divulgation de cette ‘parole’ sous-jacente aux ‘tableaux’ peints par ce ‘taiseux’, j’avais déjà ressenti combien ce livre était marquant, car tout autant situé dans ce passé lointain, le XVIe siècle, qu’aujourd’hui, époque dont la civilisation s’éteint au profit dont on ne sait qui.
Certes, il était bien question de tout ce que l’on ‘savait’ de lui et sur lui, ce Pierre Bruegel quasi caché derrière ses œuvres. Ce qui apparaît ici en filigrane, soit tout ce qui déborde du ‘connu’ et qui apparaît comme ‘vraisemblable’, appartient à la chair du peintre comme à celle du ‘biographe’ ! Un ‘vraisemblable’ qui, en ces pages, me semble absolument nécessaire : encore fallait-il que l’auteur notre contemporain se soit rendu ‘capable’ de se faire, non tel un clone, mais le ‘frère-plus-que-frère’ du peintre dont s’enorgueillit le siècle de Bruegel.
Dix-neuf chapitres se partagent l’espace de cet ‘Atelier’, de la page dix-neuf à la page trois-cent soixante-quinze. J’en viendrai à bout d‘autant plus volontiers que je les ai lues à sa parution : ce qui me permet de dire qu’une seconde lecture s’impose d’elle-même, pas seulement pour ce qui s’y trouve de nouveau mais parce tout grand  livre mérite d’être ainsi revisité.
Le « Cahier de reproductions : Regards » clôt cette première partie et nous invite à cette halte, comme un repos, une reprise de souffle : halte qui permet à Claude-Henri Rocquet d’attirer notre attention sur la nécessité de ‘regarder’ l’œuvre peint aussi bien par les yeux que par les oreilles. En effet, la seconde partie, qui s’ouvre aussitôt fermé le cahier des reproductions, nous fait parcourir les œuvres cette fois par les moyens de l’écrit : « Bruegel à vol d’oiseau ».
Ici l’auteur laisse apparaître toute l’étendu de ses connaissances livresques, historiques, géographiques (Bruegel fut un grand voyageur), symboliques et même chrétiennes.
Certes, il est impensable de ne pas s’en rendre compte dans l’« Atelier », mais l’on peut penser à des reconstitutions poétiques des lieux divers où l’entraîne Pierre Bruegel, son frère … Mais, présentement, le savant vient efficacement tenir compagnie au poète et rappelle au lecteur toutes les ‘études’ des divers âges universitaires qui furent siennes. Bienheureuse études, qui permettent de mieux situer notre peintre.
Étrangement, nulle frontière entre les deux parties, pourtant séparées par des abîmes. C’est l’œuvre ici du poète qu’est naturellement l’auteur : il ne saurait écrire une phrase sans y mettre juste la pincée de sel qui la rend savoureuse. On aimera donc d’autant plus « Le Vol de l’Oiseau » que l’on sera entré, j’allais dire de corps et d’esprit comme de toute son âme, dans « L’Atelier des songes ». Les descriptions, les rêves justement, les paysages analysés, les personnages rencontrés, toute cette vie à la fois grouillante et glorifiée, encore les perspectives signifiantes, les maisons elles-mêmes, si ‘parlantes’, également cette foule de visages aux innombrables expressions, tout concourt, non seulement à pénétrer au cœur de chaque tableau comme si l’on s’y retrouvait ainsi qu’Alice dans le « Pays des merveilles » – vrais témoignages dont ne cessent de s’emparer le poète autant que le savant –, mais aussi à entendre ce ‘taiseux’ (remarque dédoublée) que fut Pierre Bruegel.
Impossible pour moi, naturellement, d’écrire, de rendre compte d’une façon satisfaisante de ce livre, ne serait-ce que parce que je l’admire. Il en allait de même avec cet autre monument qu’est son Goya. Il y a ici une véritable osmose entre texte et tableaux, entre texte et vie de Pierre Bruegel, entre peintre et ‘biographe’, parce que l’auteur l’est aussi, bien entendu !, que cela ne peut qu’être constaté à chaque lecture et relecture.
Il m’est arrivé de penser que Claude-Henri Rocquet aurait pu titrer, à la manière de Marguerite Yourcenar, « Moi, Pierre Bruegel » !
Ainsi comprendre, aidé par lui, les temps heureux et ceux où le malheur était roi, c’est être aux côtés même de Bruegel : le peintre qui voit cela se découvre au diapason de l’âme de l’écrivain, lui qui arrache au temps, intérieurement, tout ce qui lui permettra de donner vie à la toile, une vie presqu’obsédante. Chaque œuvre témoigne tout autant de l’histoire des Hommes que de la Peinture telle que la rêve l’auteur, si intimement relié au peintre comme aux événements de sa vie.
Ce qui est clairement la tasse de thé de Claude-Henri Rocquet, c’est de découvrir cette âme secrète qui meut, anime le peintre, âme qui parle à sienne et abolit le temps. Cette âme – chrétienne et c’est à ne pas oublier, et c’est en ces pages établit sans conteste – cette âme âgée de cinq siècles donc, nous l’entendons qui fraternise avec l’âme d’aujourd’hui, toujours fidèle au même Christ.
Mon lecteur m’objectera : « Mais la preuve ? La preuve, cher Monsieur ? Citez, citez les phrases qui permettent d’affirmer comme vous le faite ! », cédant au mythe des preuves transposables ! Je réponds naturellement, mais en fait c’est le livre en lui-même, l’ouvrage accomplit en toutes ces parties, en toutes ses pages, qui donne cette ‘preuve’ désirable, et le jeu des bribes ou des fragments dont on se contenterait ne saurait suffire. L’ample mouvement de l’esprit que provoque la bonne et précise lecture, parfois à haute voix, cela seulement commence à faire entendre ce qui est vrai, ou vraisemblable ou simplement inventé – pour le plaisir d’inventer...
L’écriture d’ailleurs de Claude Henri Rocquet, au cours de tout ce qui constitue l’essentiel du livre, ne supporterait pas un tel découpage. Elle est fluidité : autant arrêter le cours du fleuve, et même du seul ruisseau. Toujours elle appelle le mot non encore écrit mais dont on ‘attend’, dont plus exactement on ‘entend’ le frémissement avant que de l’avoir sous les yeux.
Intervient sans cesse la question de l’interprétation. Redoutable question. Il est bien vrai qu’existe le ‘certain’ lié au ‘vraisemblable’. Impossible, me semble-t-il, d’être assuré du ‘vraisemblable’, quoiqu’il est tout aussi impossible de pouvoir seulement penser que ce ‘vraisemblable’, lié au cœur même de celui dont on s’approche, puisse appartenir au monde du faux, du falsifié, du mensonge.
Existe, j’en conviens, un ‘non-dit’ inexprimable et donc inexprimé … quoiqu’il soit comme l’humus où l’écrit plonge ses racines. (Des plongeurs descendent plus profond que d’autres vers les abîmes où se concentrent à la fois les dangers et les illuminations.) On en éprouve la réalité vibrante en même temps que l’on s’inquiète de ne pas être en mesure de décaper la surface afin que soit dévoilé ce sur quoi l’on s’appuie. Ce serait détruire ce qui justement a profité de cet inaccessible pour apparaître et offrir cet inconnu qui appartient au dévoilement qu’attend l’esprit autant que l’âme.
Il nous faut autant d’ombre que de lumière, ce dont s’occupe cet initiateur si particulier, si obscur, ce sourcier qu’est notre auteur et dont avait besoin pour aujourd’hui le Pierre Bruegel du XVIe siècle.
Ah ! Phrase ultime : ici, bien plus que dans des romans béats, se fait entendre la voix de l’Homme, son mystère aussi, qui découle puissamment du mystère de Qui est son auteur.
 
Dominique Daguet
 

Revue NUNC n°35 Février 2015, page 125 Claude-Henri Rocquet, Bruegel. De Babel à Bethléem (Le Centurion, 2014)

L'écrivain Cl.-Henri Rocquet avec son épouse Anne Fougère (décembre 2009).
L'écrivain Cl.-Henri Rocquet avec son épouse Anne Fougère (décembre 2009).
Les éditions du Centurion ont eu la bonne idée de reprendre en un seul volume les textes que Claude-Henri Rocquet a consacré, au fil d'un long compagnonnage, à Bruegel. « Je marche depuis un demi-siècle avec Bruegel. Je suis l'un de ses Chasseurs dans l'hiver, revenant vers le pays de neige où nous habitons, comme si nous devions l'habiter toujours, de saison en saison. » Rocquet y excelle dans son art (qui est «  métier et mystère ») de l'évocation : ces textes tissent entre les traces historiques, somme toute maigres, du peintre et ses œuvres un portrait intérieur, celui d'un cheminement spirituel de Babel à Jérusalem. Car « Bruegel est un pays », et la connaissance intime, enfantine, de l'auteur avec la Flandre, terre mystique de Dunkerque à Anvers, aide le lecteur à entrer dans ce pays, à se replonger dans ces tableaux-univers que sont Le Dénombrement de Bethléem ou la Tour de Babel. Alors que tant de « beaux livres » consacrés par les éditeurs à tel ou tel peintre ressemblent plus à des magazines de coloriage, nous avons là ce que doit être un « bel ouvrage » au service d'un maître : un récit de voyage qui nous dit comment le silence se fait en nous, qui nous dit comment la peinture se fait théurgie, comment l'œil écoute.
 
Franck Damour


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