« Souvenirs d'une enseignante en Algérie » par Jeanne Benguigui et ses premiers poèmes publiés a ANVERS

Rédigé le Jeudi 15 Juin 2017 à 11:49 | Lu 210 fois


Plus tard, un seul visage s'incruste, projetant sa lumière :


Dans un monde où passent tant de nuages, où le vent tourne si fort, que reste-t-il, quinze ans après, de l'expérience d'une institutrice en Algérie ? Censure semi-consciente qui empêche d'affluer les souvenirs, mais où le moindre choc libère un sourire, une parole, une situation. Et d'abord, le dernier parce que le plus lancinant.

Jeanne Benguigui vers ses 30 ans
Jeanne Benguigui vers ses 30 ans
Du jour au lendemain, les voici éventrées, pillées, profanées, brûlées, toutes ces écoles éclatantes, jaillies de terre comme sous l'effet d'une baguette magique, et qui mettent de la cendre à la bouche de celui qui constate que le meilleur de l'homme peut disparaître en un instant.

Sur cette image douloureuse, apparaissent en surimpression  les flamboyants », ainsi que les surnommait une collègue dont la profession, comme pour beaucoup d'entre nous, était un sacerdoce ; enfants aux yeux de charbons ardents, d'autant plus assidus, attentifs et respectueux du maître que ce qui leur permettra de grandir et de s'affirmer, leur sera prodigué par lui ! Or les voici, à l'heure de la guerre, qui patrouillent dans la cour de l'école en bataillons serrés, criant à notre intention des slogans de mort, tout comme leurs aînés, derrière les volets qui ne s'ouvriront plus pour la lumière. Séquence dramatique suivie par son antidote qui revient heureusement sans cesse comme la vague de vie.

Sort-ils de la Bible, d'un conte des mille et une nuits, dans sa djellabah et son turban immaculés, ce vieillard fascinant conduit par son petit-fils jusque dans la cour de l'école et qui, à l'étonnement général, désignant la joue de la maîtresse, se précipite sur elle en prononçant ces mots pour le moins inattendus : « Moi, Madame la France, je l'embrasse ici ! ».

 

La soupape de sécurité ayant cédé, ...

Ses premiers élèves en Algérie
Ses premiers élèves en Algérie
... les autres souvenirs émergent à peu près dans l'ordre... Premier poste dans une gare de campagne désaffectée, fréquentée par les enfants des douars environnants. Ils sont, enre le chacal et la gazelle, les plus sauvages que j'ai jamais vus, encore imperméables à l'influence française : déguenillés, pieds nus, le crâne rasé portant au sommet « la queue de Mahomet » qui par elle les conduira au paradis, les yeux dévorés et dévorants, trop âgés pour la classe, trop grands pour les tables où il sont assis par trois ! Epoque difficile tant pour les élèves que pour leur maîtresse qui partage en grande partie leur misère pendant l'inter-classe, avant et après l'heure où il leur faut, à tous, rester dans la rue, par tous les temps, pendant qu'au premier étage, le directeur déjeune confortablement en famille !

A une centaine de kilomètres, un autre village à la française. Soixante et onze enfants, fils de colons et petits musulmans, cohabitent dans la classe enfantine le plus harmonieusement du monde, où seul quelque détail vestimentaire les différencie.

Plus tard, un seul visage s'incruste,

Jeanne Benguigui à Vaires, en banlieue parisienne, écrivant installée en son jardin minuscule...
Jeanne Benguigui à Vaires, en banlieue parisienne, écrivant installée en son jardin minuscule...
... projetant sa lumière sur cette école de la vile, aussi grande qu'une caserne, à la limite du quartier musulman, appelé improprement « village nègre ». Dans la cour de récréation, un enfant accroupi que d'abord je ne reconnais pas. Entouré par quelques camarades qui boivent ses paroles, il est transfiguré ! Je me penche, il refait pour ses auditeurs ma leçon du matin. Que s'est-il passé ? Hier, c'était un petit garçon muré, aux traits d'une laideur incontestable.

A côté de cette églantine spontanée, jaillie sous la rosée du savoir dispensé par l'adulte, me revient la mine sévère de notre inspecteur primaire, de religion musulmane , sans doute le plus savant du département puisque licencié en philosophie. D'abord craint comme la peste à cause de sa rigueur, il est tout de suite admiré pour sa compétence. Le premier, il inaugure dans sa circonscription les plus remarquables leçons modèles qui aient jamais été données. Respecté pour la diplomatie avec laquelle il tranche tous les différends, il est estimé pour ses qualités humaines, sa tolérance et son intégrité dont je n'ai trouvé, par la suite, nul exemple. 

En écho, peut-être à cause de sa gravité, ...

Ses élèves en Algérie
Ses élèves en Algérie
... le visage d'un enfant, le seul qui traduise une année entière d'enseignement. Portant encore le saraouel traditionnel, c'est Kacheba, aux yeux un peu éteints par le trachome. Modèle de mon cours préparatoire, à la fin de l'année, devant tous les notables du village, européens fils de colons et musulmans, il se voit décerner le Prix d'excellence sans que personne n'ait elevé la moindre contestation et sans que j'aie reçu la plus légère menace...

Mais cette évocation me paraîtrait incomplète sans le récit de quelques pérégrinations communes à nous toutes, institutrices errant d'un poste à l'autre, à travers les campagnes dorées d'Algérie : situations tragi-comiques qui nous faisaient alors rire jaune !
 

Un jeudi matin, reprenant mon service, je m'aperçois avec affolement que je suis entièrement couvertes d'énormes poux blancs récoltés dans le car que j'empruntais avec des ouvriers saisonniers parmi lesquels j'étais la seule femme. Mise à part la répugnance légitime inspirée par les insectes, je puis dire qu'aucun de ces modeste voyageurs n'a jamais esquissé un geste ou prononcé une parole déplacée à mon égard.

Autre cauchemar pour qui aurait le coeur « mal accroché » : ce sont les séances quotidiennes aux teigneux constituant la majorité de nos élèves. Armées d'une baguette plongée dans une boîte de conserve pleine d'une pommade à faire vomir la plus aguerrie, nous devions, avant la sortie de midi, badigeonner les crânes atteints ; mêmes séances un peu moins rebutantes pour les petits malheureux souffrant de trachome.
 

Buste de Jeanne Benguigui, par Madeleine Duguet, artiste d'Anvers
Buste de Jeanne Benguigui, par Madeleine Duguet, artiste d'Anvers
Ne s'efface pas de la mémoire cette aventure rocambolesque  qui aurait pu arriver à plusieurs d'entre nous. Ayant raté le car de cinq heures un jeudi matin, il ne restait plus à ma collègue comme à moi d'autre moyen de transport que le vélo pour parcourir les vingt-cinq kilomètres qui nous séparaient de l'école. Mais, manquant de l'expérience d'un champion, arrivée sur le pont du premier village, je m'évanouis. Emu, le chauffeur d'une voiture de la poste nous prend en charge, vélos compris, pour nous abandonner assez loin du but, à même l'herbe couverte de rosée qui, heureusement, me rend mes esprits et me permet d'être fidèle à mon poste à l'heure habituelle.

Après cinq années « de bled », la nomination tant attendue en ville, où les visages si attachants de cette école maternelle de dix classes se recouvrent les uns les autres, pour me laisser ce sentiment inaltérable du devoir accompli, de plénitude, de vie et de joies partagées, qui rendra si amer le premier poste en métropole. Jamais plus autour du maître des enfants aussi émerveillés, manquant de pain mais pas de courage ! A leur place, des élèves de plus en plus blasés que rien ne parvient à intéresser, sinon fixer. Et, quelle leçon pour nous tous, que cette abondance de biens, plus néfaste que le manque du nécessaire.

« Souvenirs d'une enseignante en Algérie » par Jeanne Benguigui et ses premiers poèmes publiés a ANVERS
Ils doivent avoir près de vingt ans aujourd'hui et j'en suis à me demander s'ils sont toujours aussi avides de savoir, s'ils sont heureux maintenant : peut-être aussi, comment ils nous jugent depuis que la guerre nous a rejetés de part et d'autre de cette mer clémente, qui était faite pour nous unir. Pour moi, je retiendrai de cette longue expérience deux merveilleuses images d'Epinal : celle de l'aïeul amoureux de « Madame la France » et celle de l'enfant transfiguré par l'enseigement d'une institutrice française.
Jeanne BENGUIGUI

_____________________________________________

Départ de Bel-Abbès et arrivée à Anvers chez Madeleine DUGUET


La Providence permit à celle qui aurait pu se perdre en Europe d'être reçu par Madeleine DUGUET, remarquable sculpteur dont l'atelier se trouvait à Anvers.
 
Là, Jeanne BENGUIGUI publie son premier recueil,
« L'ARBRE DE VIE », en 1958. 
« Enfin voici quelque chose, L'ARBRE DE VIE,
écrit 
Jean-Baptiste MORVAN :

 

Jeanne BENGUIGUI et le Docteur Ferdière_
Jeanne BENGUIGUI et le Docteur Ferdière_
« Appartenant également  à la collection « un trou dans le ciel », ce petit livre introduit dans la poésie de notre siècle une finesse de nuances très particulières à l'Afrique du nord : une nouvelle manière d'être méditerranéen, et peut-être après Camus ou malgré lui, une nouvelle manière d'être algérien. Ce qui n'est pas négligeable au moment où l'Afrique semble prêtre à revêtir des aspects littéraires dégagés des concepts trop uniquement asservis à la politique.

La quête poétique de l'institutrice oranaise rend parfois un écho à Rimbaud, mais un écho vraiment personnel : neiges et fleurs, images de l'Eden biblique et bestiaire de tapisseries persannes, dieux olympiens et archanges, tel est son monde enchanté, moins sec et rationnel que la Grèce, plus sobre que l'Orient lointain ; dans cet univers les bonds de gazelle d'une âme aimante, ardente, libre, entre les deux aventures : les tentations d'Eve et la mort du Christ qu'elle présente, comme les Chériens  des Catacombes, sous les traits d'Orphée : « Orphée aux outrages », déchiré comme lui et cher au coeur du poète car le Verbe divin est le détenteur de tout illumination et de toute espérance.

Tout ce recueil comporte une recherche d'images toujours intéressante, un grand travail poétique qui ne s'effraie pas du risque et aboutit à un original semblable à cette étrange « Vin de février » :
« J'ai bu l'enfance dans la coupe
du vin doré de février.
Ah ! mon Dieu qu'il était glacé
mais qu'il fleurait bon l'amandier.

J'ai couru comme une bachante
jusqu'à la source d'Arcadie.
Du soleil prisonnier des neiges
mon Dieu je me sui enivrée
mais qu'il fleurait bon l'amandier. »

 
Jean-Baptiste MORVAN
 

----------------------------------------------

Jeanne Benguigui, ayant quitté l'Algérie au milieu des années 1950, trouva 
à Anvers, chez Madeleine Duguet sculpteur, une hospitalité qui la sauva. Elle reprit, en ce havre, l'écriture poétique qu'elle avait déjà, dès son adolescence, pratiqué à Sidi-Bel-Abbès.

Voici quelques extraits des articles de critique que lui valut son premier recueil de poéise publié à Bruxelles :

« ... et voici quelqu'un, Jeanne Benguigui, institutrice oranaise qui se situe au confluent de trois sources : Israël et sa Bible, le Christ, l'Islam. Tantôt l'un, tantôt l'autre fait irruption et des fleurs naissent sur les eaux. Non point de ces fleurs anémiques, mais des jardins, des forêts, des emportements souverain, une plénitude, un flux et un reflux cosmiques. Si on ne savait que Jeanne Benguigui ne ressemble à personne, on dirait quelle fille des romantiques dont elle a le souffle : mais tandis qu'ils se perdent dans le discours et trop souvent pérorent au lieu de chanter, elle n'est qu'une lyre multicolore : le sentiment le plus universel comme le plus ténu en tire une juste harmonie. »
 
La Libre Belgique
5 novembre 1958


 

EXTRAITS d'ASPECTS des HOMMES et des OEUVRES, par Joseph Bérard

Père et mère de Jeanne à Sidi-Bel-Abbès
Père et mère de Jeanne à Sidi-Bel-Abbès
« ... Quelle exploration également, dans le domaine, plus épuré encore, de la poésie que l'ARBRE DE VIE, de Jeanne BENGUIGUI !

Ces cent pages sont une envolée, très haut, vers la Sérénité divine. Non que Jeanne Benguigui célèbre, en robustes alexandrins, les grands thèmes du lyrisme ; elle affectionne les instants fugitifs, les moments seconds, ce qu'elle appelle, elle même, « Les Petites Joies » :

Mais ces riens sont sont comme la madeleine de Marcel Proust, comme une fleur ou un oiseau de saint François d'Assise : ils germent dans le coeur du poète et s'y épanouissent, car le terrain est d'élection.

 
« Un matin de grâce
Au printemps
L'Ange de l'Annonciation
Me fit don du poème. »
 
Ce poème multilié par les heures et les jours, Jeanne Benguigui nous le donne enrichi de tous les courants métaphysiques du Dieu Unique : l'antique tradition d'Israël n'est pas étouffée par la Rédemption : elle s'y revalorise ; mais cet ARBRE DE VIE arrive aussi, parfois, quelques instants, à l'ombre de la fatalité coranique.

Tout cela, vu de l'extérieur, peut faire un joyau de poésie d'une richesse non courante.

Vu de l'intérieur, cela peut s'appeler souffrance, espoir, fièvre, déception puis élan ; et tout ce qui peut vibrer et s'emflammer dans ce que le grand Henri Bergson appelait le « moi profond », ce secret que le poète est, de tous les hommes, le plus apte à connaître.

Combien peuvent vivre et mourir sans l'avoir entrevu...

L'ARBRE DE VIE est un de ces livres trop rares, qui ont leurs racines dans cette profondeur-là.

Et chacun de ses poèmes est une étape dans cette recherche spirituelle. »

 
Bel-Abbès Journal

Jeanne Benguigui et la critique en ses débuts de poète :

Au temps de l'école en Algérie
Au temps de l'école en Algérie
AFRIQUE N° 270
« Donnons à l'ARBRE DE VIE » de Jeanne Benguigui (édition du C.E.L.F.) un salut de profonde estime, car son oeuvre finement imprimée sur un format « bréviaire » ruisselle d'émotions et sait monter la dure échelle métaphysique dans le chapitre « Paradis Premier ».
Poète incontestable à la brûlante inspiration. »


ANTOLOGIA 190. LIRICA HISPANA, CARACAS-Vénézuela
« Poésie como illuminada par la luz de Fra Angélico. (...) Unaalegria de Natividad se percibe a medida su no internamos por su estructura pléna de domes líricos. »

CINZIA (dicembre 1958 ITALIA)
« D'altra intenazione la raccolta di Jeanne Benguigui, per una piu vasta ricerca di temi poetici e per una certa latente pretesa di indagine filosofica. Ma, anche « L'ABRE DE VIE » è un libro notevole. »

PIERRE SEGHERS, éditeur, Paris 1-7-1958
« Je vous remercie vivement de l'envoi de votre recueil L'ARBRE DE VIE qui contient de robustes poèmes. »

LES CAHIERS DE JEAN TOUSSEUL (Janvier-Mars 1960)
« L'ARBRE DE VIE, beau titre, oeuvre touffue sans lourdeur, oeuvre de vie et de passion. Dans « l'Incomparable » (page 34) je discerne des accents dignes de Saint Jean de la Croix. L'éloge est vif et plaide pour l'authenticité du chant. »

N° 1045 RD. Radiodiffusion - Télévision française, Paris 16-12-1958
« Nous recevons de Jeanne Benguigui un excellent poème où se succèdent, pour le plaisir très particulier de ceux qui les apprécient, les alexendrins classiques et sonores dignes de porter ce nom. 
Le don poétique est ici certains. »












.

 

A propos des « Contes de Sidi-Bel-Abbès »

Ouvrage publié par L'Harmattan en 1992 : tardivement en somme puisque ces textes avaient commencés d'être écrits avant même de quitter son pays l'Algérie.

Il comporte trois contes : le premier a pour titre « L'Hirondelle grise et le Canari », le deuxième : « Grain de Joie » et le troisième : « La Princesse aux étincelles ».

 

Extraits d'une critique concernant ces contes dont le nom de l'auteur, hélas, a disparu...

Trois contes : L'Hirondelle grise et le Canari ; Grain de Joie ; La Princesse aux étincelles. Trois contes, on n'ose pas dire trois récits linéaires, tant le mystère se mêle au quotidien, tant l'auteur se plaît à brouiller les pistes, à nous éblouir - stricto sensu -  par des mots de fulgurante et de soleil/ Alors, trois poèmes ? Mieux, un long poème qu'on lit d'abord justement pour l'immédiat plaisir des mots, même si les migrations des bengalis, de Grise ou du canari professeur de chant nous désoriente parfois. L'Hirondelle grise elle-même, songeant à l'Oiseau doré et à « la volière aux miracles »... ne savait plus très bien si son amour les avait inventés.

L'amour inventeur, l'amour magicien, voilà bien l'une des clefs de ce livre : « Ruissseau / Fils de soleil emmuré / ... / Il suffit d'un ami / Qui redise ton nom / ... / Pour... / que tu redeviennes / Ce miroir et de rire / Ces deux boucles d'amour / Signe pur de sang clair ». Et le poète veut garder l'espoir qu'un jour de rire les hommes lèveront les dalles que leur folie avait scellée: alors le ruisseau reprendra son nom « Grain de joie »?

Il y a, on vient de le voir, des poèmes dans le poème :



Lu 210 fois

Chronique [in]actuelle | Éditions les Cahiers Bleus | Éditions Andas | Les auteurs | Mes coups de cœur | Pages d'Histoire(s) | Citations | Livres en téléchargement | Divers



Galerie de nos auteurs
Daniel Abel
Roger JUDRIN 1992 (2)
Claude-Henri ROCQUET 1996
Robert MARCY
Pierre BONNICACY 2001
Pierre BEARN 1996jpg

Recherche des titres

Recherche dans les articles